Si ceux qui se soucient du cours du Bitcoin et des autres cryptomonnaies parlent très souvent de cycles dont le moteur principal serait le halving du Bitcoin (qui consiste en une réduction de moitié de la récompense de minage par bloc) tous les quatre ans, une observation rapide de ce domaine, quand on s’intéresse au contenu précis des projets, indique que nous ne sommes pas en présence d’une éternelle répétition, mais d’une série de périodes radicalement différentes les unes des autres, chacune contenant des réalisations concrètes et des promesses bien spécifiques, chacune se définissant par un régime discursif spécifique. Puisque nous entrons sans aucun doute dans une nouvelle ère dont le maître-mot est « tokenisation », je me devais de proposer une périodisation encore approximative de ce secteur issu de la création du Bitcoin. Le but n’est pas de décrire une suite de technologies, mais les différents imaginaires qui ont entouré cette période.
1ère période : Le Bitcoin (2008-2011)
De la publication du whitepaper du Bitcoin par Satoshi Nakamoto en 2008 au lancement du réseau, le 3 janvier 2009, à la disparition de ce fondateur anonyme en avril 2011 (« je suis passé à autre chose »), ces trois premières années ont été décisives pour construire la pérennité du Bitcoin. Puisque le Bitcoin est en lui-même un réseau décentralisé, son existence n’est possible que par un collectif : une communauté de mineurs qui vont sécuriser le réseau, une communauté d’utilisateurs qui vont accréditer la fonction monétaire du Bitcoin, une communauté de développeurs qui vont améliorer le code source. Le forum Bitcoin Talk a joué ici un rôle essentiel pour l’échange d’informations et pour discuter de la signification idéologique, politique et économique du Bitcoin.
2e période : Les altcoins (2012-2015)
Une fois le réseau Bitcoin consolidé, d’autres cryptomonnaies fondées sur la technologie blockchain sont apparues. Que ce soit à titre expérimental ou simplement pour espérer capter une part des premiers flux financiers qui se dirigent vers le Bitcoin, ces cryptomonnaies ont permis aussi de sortir le Bitcoin de l’isolement. Si certaines ne sont que des copies plus ou moins proches du Bitcoin, d’autres proposent des innovations en termes d’algorithme de sécurité (Litecoin), d’architecture (XRP, Stellar), d’usage (Dash et Monero, qui proposent une anonymisation des transactions, Ethereum, qui développe des smart contracts qui rendent possible un nombre indéfini d’usages sur un même réseau…). En quelque sorte, il s’agit du second âge d’or des cryptomonnaies, celui où les enjeux financiers naissants ne dominaient pas encore entièrement l’expérimentation.
3e période : La blockchain (2016-2018)
Cette période est marquée par une arrivée massive de liquidités dans le secteur des cryptomonnaies et a conduit à une hausse importante du cours des principaux projets en 2017-2018. Cet intérêt grandissant permet à de nouveaux projets de se financer par l’intermédiaire d’ICO (Initial Coin Offering), dans lesquelles les investisseurs échangent certaines cryptomonnaies, comme le Bitcoin ou l’Ethereum, en échange de nouvelles cryptomonnaies. Si le concept existe depuis 2013, il a pris une ampleur très importante durant cette période, jusqu’à son interdiction aux États-Unis en 2019 à cause d’un très grand nombre d’arnaques.
Mais ce qu’on peut retenir de cette période est aussi la frénésie qui s’est développée autour de la notion de blockchain. Sans nécessairement l’associer à une cryptomonnaie (ce qui est le cas du projet Hyperledger, soutenu par la fondation Linux), on considère alors la blockchain comme la technologie ultime qu’une entreprise pouvait utiliser dans ses besoins numériques (flux financiers, stockage de l’information, communication, traçabilité…). Or, si une blockchain est comparable à une base de données, sa nature décentralisée la rend moins efficiente qu’une base de données classique (elle est moins rapide et nécessite une redondance du stockage de l’archive). Il faut donc toujours se demander si la décentralisation est nécessaire à l’utilisation qu’on souhaite en faire.
4e période : Les Ethereum killers (2019-2021)
Bitcoin est devenu inattaquable et Ethereum s’est imposé comme outsider éternel. Même si ce second réseau se démarque par sa polyvalence, il souffre d’une grande lenteur et chaque augmentation massive des transactions conduit à des frais de transaction très élevés et à une congestion du réseau. De nombreux projets se développent en promettant une scalabilité (c’est-à-dire une rapidité et une évolutivité) plus élevée : Cardano, Neo, EOS, Polkadot, Cosmos, Avalanche, Solana… En quelque sorte, nous sommes dans la seconde période des altcoins, période dans laquelle les équipes rivalisent en innovation technologique pour construire un réseau capable d’accueillir un maximum de transactions et d’applications.
5e période : Le Web3 (2022-2024)
La notion de Web3 (ou Web 3.0), théorisée par Gavin Wood, cofondateur d’Ethereum et fondateur de Polkadot, développe toutes les potentialités ouvertes par les smart contracts. En créant des applications décentralisées sur les différentes blockchains, il sera possible de créer une nouvelle ère du Web dans laquelle les utilisateurs seront à nouveau propriétaires de leurs données. L’enjeu se porte donc moins sur les réseaux eux-mêmes (Ethereum s’imposant comme réseau incontournable) que sur les applications elles-mêmes (des applications financières essentiellement — ce qu’on appelle la finance décentralisée : Aave pour les prêts, Uniswap pour les échanges, dYdX pour le trading…), mais aussi des applications de gaming ou même des métavers, après l’annonce de la création d’un univers virtuel par Meta, la société mère de Facebook.
6e période : La tokenisation (2025-…)
Une nouvelle ère s’ouvre depuis plus d’un an, dominée par l’imaginaire de la tokenisation. Elle consiste à utiliser les technologies de la blockchain et des smart contracts pour représenter sous forme de jetons numériques (des tokens) des actifs réels. Les premières tokenisations sont apparues très tôt avec les stablecoins, qui suivent le cours des monnaies fiduciaires (principalement le dollar avec l’USDT de Tether dès 2014) ou de l’or (avec le PAXG de Paxos, lancé en 2019). Maintenant, de plus en plus d’actions boursières sont tokenisées et les principales banques travaillent à la tokenisation d’un nombre d’actifs réels de plus en plus important.
La spécificité de cette ère est que cet engouement autour de la tokenisation influence très peu le cours des cryptomonnaies internes à ce secteur (puisque les tokens qui représentent les actifs réels sont aussi des cryptomonnaies), comme si elles étaient en fait devenues inutiles. La finance traditionnelle se sert ainsi de la technologie blockchain pour accélérer ses flux financiers et diminuer les frais lors des transactions. JP Morgan Chase avec sa plateforme Onyx, Goldman Sachs et sa plateforme GS DAP font figure d’avant-garde dans l’usage de ce nouvel outil numérique mais des banques françaises comme BNP Paribas, la Société Générale et le Crédit Agricole travaillent à des expérimentations d’obligations et de fonds tokénisés.
Finalement, on assiste à un retour du maître-mot de la troisième période, même si, depuis, les investisseurs ont compris que la technologie blockchain doit être réservée aux services financiers. Le Web 3.0 et sa volonté de transformer toutes les applications numériques sont donc délaissés au profit d’un rapprochement entre DeFi (finance décentralisée) et TradFi (finance traditionnelle).