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Blockchain et cryptomonnaie: un essai de périodisation

Si ceux qui se soucient du cours du Bitcoin et des autres cryptomonnaies parlent très souvent de cycles dont le moteur principal serait le halving du Bitcoin (qui consiste en une réduction de moitié de la récompense de minage par bloc) tous les quatre ans, une observation rapide de ce domaine, quand on s’intéresse au contenu précis des projets, indique que nous ne sommes pas en présence d’une éternelle répétition, mais d’une série de périodes radicalement différentes les unes des autres, chacune contenant des réalisations concrètes et des promesses bien spécifiques, chacune se définissant par un régime discursif spécifique. Puisque nous entrons sans aucun doute dans une nouvelle ère dont le maître-mot est « tokenisation », je me devais de proposer une périodisation encore approximative de ce secteur issu de la création du Bitcoin. Le but n’est pas de décrire une suite de technologies, mais les différents imaginaires qui ont entouré cette période.

1ère période : Le Bitcoin (2008-2011)

De la publication du whitepaper du Bitcoin par Satoshi Nakamoto en 2008 au lancement du réseau, le 3 janvier 2009, à la disparition de ce fondateur anonyme en avril 2011 (« je suis passé à autre chose »), ces trois premières années ont été décisives pour construire la pérennité du Bitcoin. Puisque le Bitcoin est en lui-même un réseau décentralisé, son existence n’est possible que par un collectif : une communauté de mineurs qui vont sécuriser le réseau, une communauté d’utilisateurs qui vont accréditer la fonction monétaire du Bitcoin, une communauté de développeurs qui vont améliorer le code source. Le forum Bitcoin Talk a joué ici un rôle essentiel pour l’échange d’informations et pour discuter de la signification idéologique, politique et économique du Bitcoin.

2e période : Les altcoins (2012-2015)

Une fois le réseau Bitcoin consolidé, d’autres cryptomonnaies fondées sur la technologie blockchain sont apparues. Que ce soit à titre expérimental ou simplement pour espérer capter une part des premiers flux financiers qui se dirigent vers le Bitcoin, ces cryptomonnaies ont permis aussi de sortir le Bitcoin de l’isolement. Si certaines ne sont que des copies plus ou moins proches du Bitcoin, d’autres proposent des innovations en termes d’algorithme de sécurité (Litecoin), d’architecture (XRP, Stellar), d’usage (Dash et Monero, qui proposent une anonymisation des transactions, Ethereum, qui développe des smart contracts qui rendent possible un nombre indéfini d’usages sur un même réseau…). En quelque sorte, il s’agit du second âge d’or des cryptomonnaies, celui où les enjeux financiers naissants ne dominaient pas encore entièrement l’expérimentation.

3e période : La blockchain (2016-2018)

Cette période est marquée par une arrivée massive de liquidités dans le secteur des cryptomonnaies et a conduit à une hausse importante du cours des principaux projets en 2017-2018. Cet intérêt grandissant permet à de nouveaux projets de se financer par l’intermédiaire d’ICO (Initial Coin Offering), dans lesquelles les investisseurs échangent certaines cryptomonnaies, comme le Bitcoin ou l’Ethereum, en échange de nouvelles cryptomonnaies. Si le concept existe depuis 2013, il a pris une ampleur très importante durant cette période, jusqu’à son interdiction aux États-Unis en 2019 à cause d’un très grand nombre d’arnaques.

Mais ce qu’on peut retenir de cette période est aussi la frénésie qui s’est développée autour de la notion de blockchain. Sans nécessairement l’associer à une cryptomonnaie (ce qui est le cas du projet Hyperledger, soutenu par la fondation Linux), on considère alors la blockchain comme la technologie ultime qu’une entreprise pouvait utiliser dans ses besoins numériques (flux financiers, stockage de l’information, communication, traçabilité…). Or, si une blockchain est comparable à une base de données, sa nature décentralisée la rend moins efficiente qu’une base de données classique (elle est moins rapide et nécessite une redondance du stockage de l’archive). Il faut donc toujours se demander si la décentralisation est nécessaire à l’utilisation qu’on souhaite en faire.

4e période : Les Ethereum killers (2019-2021)

Bitcoin est devenu inattaquable et Ethereum s’est imposé comme outsider éternel. Même si ce second réseau se démarque par sa polyvalence, il souffre d’une grande lenteur et chaque augmentation massive des transactions conduit à des frais de transaction très élevés et à une congestion du réseau. De nombreux projets se développent en promettant une scalabilité (c’est-à-dire une rapidité et une évolutivité) plus élevée : Cardano, Neo, EOS, Polkadot, Cosmos, Avalanche, Solana… En quelque sorte, nous sommes dans la seconde période des altcoins, période dans laquelle les équipes rivalisent en innovation technologique pour construire un réseau capable d’accueillir un maximum de transactions et d’applications.

5e période : Le Web3 (2022-2024)

La notion de Web3 (ou Web 3.0), théorisée par Gavin Wood, cofondateur d’Ethereum et fondateur de Polkadot, développe toutes les potentialités ouvertes par les smart contracts. En créant des applications décentralisées sur les différentes blockchains, il sera possible de créer une nouvelle ère du Web dans laquelle les utilisateurs seront à nouveau propriétaires de leurs données. L’enjeu se porte donc moins sur les réseaux eux-mêmes (Ethereum s’imposant comme réseau incontournable) que sur les applications elles-mêmes (des applications financières essentiellement — ce qu’on appelle la finance décentralisée : Aave pour les prêts, Uniswap pour les échanges, dYdX pour le trading…), mais aussi des applications de gaming ou même des métavers, après l’annonce de la création d’un univers virtuel par Meta, la société mère de Facebook.

6e période : La tokenisation (2025-…)

Une nouvelle ère s’ouvre depuis plus d’un an, dominée par l’imaginaire de la tokenisation. Elle consiste à utiliser les technologies de la blockchain et des smart contracts pour représenter sous forme de jetons numériques (des tokens) des actifs réels. Les premières tokenisations sont apparues très tôt avec les stablecoins, qui suivent le cours des monnaies fiduciaires (principalement le dollar avec l’USDT de Tether dès 2014) ou de l’or (avec le PAXG de Paxos, lancé en 2019). Maintenant, de plus en plus d’actions boursières sont tokenisées et les principales banques travaillent à la tokenisation d’un nombre d’actifs réels de plus en plus important.

La spécificité de cette ère est que cet engouement autour de la tokenisation influence très peu le cours des cryptomonnaies internes à ce secteur (puisque les tokens qui représentent les actifs réels sont aussi des cryptomonnaies), comme si elles étaient en fait devenues inutiles. La finance traditionnelle se sert ainsi de la technologie blockchain pour accélérer ses flux financiers et diminuer les frais lors des transactions. JP Morgan Chase avec sa plateforme Onyx, Goldman Sachs et sa plateforme GS DAP font figure d’avant-garde dans l’usage de ce nouvel outil numérique mais des banques françaises comme BNP Paribas, la Société Générale et le Crédit Agricole travaillent à des expérimentations d’obligations et de fonds tokénisés.

Finalement, on assiste à un retour du maître-mot de la troisième période, même si, depuis, les investisseurs ont compris que la technologie blockchain doit être réservée aux services financiers. Le Web 3.0 et sa volonté de transformer toutes les applications numériques sont donc délaissés au profit d’un rapprochement entre DeFi (finance décentralisée) et TradFi (finance traditionnelle).

Pourquoi écrire ?

Une question sans doute essentielle mais trop souvent abandonnée au seuil de la vigilance de l’intellect, chaque écrivain pressentant qu’aucune réponse ne serait satisfaisante.

Pourtant, lorsqu’on me posa cette question hier (formulée autrement, il s’agit de savoir ce qui me plaisait dans le fait d’écrire, cette première question a entraîné une interrogation sur les motivations qui tramaient mon obsession de l’écriture, quelle soit littéraire ou littéraire), je n’avais pas de réponse immédiate, comme si je n’avais jamais mis des mots précis sur ce que je cherchais, ce qui pouvait me satisfaire dans cette activité qui absorbe une grande partie de mon temps et de mon attention.

J’ai donc pris le temps de réfléchir et de mettre en mots ce qui animait cette activité, tout en ayant conscience que chaque écrivain écrit pour des raisons différentes, les explications suivantes n’ont donc aucune prétention universelle.

En ce qui me concerne, j’écris avant tout pour parvenir à partager quelque chose avec les autres, à véritablement communiquer, au sens plein du terme, épuiser ce qui semble incommunicable, toucher l’infra-linguistique. Mais il s’agit aussi, pour moi, de déplacer le regard du lecteur.

L’écriture littéraire consiste souvent à décrire des personnages, des situations, des subjectivités. Même si je peux partir de mon expérience, je n’apprécie pas une projection autobiographique trop marquée. Mon travail consiste à transformer ce point de départ, à déplacer mon propre regard, à imaginer un autre rapport au monde, une autre manière de le ressentir.

Si mon texte atteint son but, j’espère que le lecteur puisse faire cette même expérience grâce à mes textes. Il me semble que cela a une portée éthique, dans la mesure où cela permet de se déprendre de soi, ne serait-ce que fugacement. C’est, au fond, ce que je recherche : une forme de libération par rapport à soi, même temporaire, souvent brève, quelques fois l’écart par rapport à soi ne se referme pas complètement.

Je crois que cela fait partie du plaisir littéraire, ce sentiment de libération, de légèreté. Pour cette raison, parler de « fuite de la réalité » me paraît réducteur pour parler de la littérature. On peut écrire des romans très réalistes qui produisent cette forme de libération et au contraire décrire des mondes imaginaires qui ne réussissent à atteindre cette déprise de soi.

Peut-on transposer ces indications dans le domaine théorique ? En un sens oui. Mon appréhension de l’acte d’écrire pourrait difficilement dissocier ces deux aspects. L’écriture littéraire, par sa dimension “phénoménologique”, sa plongée vers le senti propose une libération par rapport à soi, l’écriture théorique doit nous permettre de nous libérer du monde par son exigence de vérité. Cet intellectualisme est bien sûr classique, développé depuis longtemps par Spinoza ou Bourdieu par exemple.

Peut-être que finalement l’opposition entre les deux actes d’écrire ne réside pas dans l’opposition entre découverte de nouvelles subjectivités et compréhension du monde, entre se libérer de soi et se libérer du monde mais sur les modalités de cette libération. La littérature nous libère de soi et du monde par l’invention, l’écart par rapport au vécu quotidien (que serait un bon livre sans le sentiment d’étrangeté qui l’accompagne, cette “déformation cohérente” dont parlait Merleau-Ponty), la théorie nous en libère par la connaissance.

Ces formulations n’ont sans doute rien de définitive, elles ont le mérite de jeter une petite zone de lumière sur ces pulsions incessantes qui me poussent à ajouter des mots aux mots.

Carnet de lecteur#7

1- L’art de la révolte: Snowden, Assange, Manning – Geoffroy de Lagasnerie (Fayard, 2015)

Je continue mon exploration de l’œuvre de Lagasnerie. Au-delà de ses thèmes, c’est son art du déplacement, la méthode qu’il élabore peu à peu qui m’intéresse. Comment élaborer une pensée critique pour penser la politique ?

La politique suppose classiquement un Etat garant du droit et qui possède, pour l’efficacité de son action, des connaissances sues de lui seul, des “secrets d’Etat”. Mais nous constatons vite que ce rapport au droit est incomplet et la notion même de secret d’Etat nous le montre: état d’exception, gestion non-juridique des populations apatrides sont autant de zones de non-droits dans le pouvoir de l’Etat.

Pourtant, face à cette ambiguïté on exige de l’individu qui voudrait s’opposer à l’Etat d’être plus légaliste que l’Etat en quelque sorte, de s’engager sur la place publique comme individu responsable. La désobéissance civile n’a dans ce cas que de sens que si l’individu accepte la sanction qui pourrait résulter de cette désobéissance.

Dans ce livre, Geoffroy de Lagasnerie utilise le geste politique de Snowden, Assange et Manning comme fil directeur pour contester cet art codifié de la révolte. Que ce soit par leur divulgation de documents classés secrets d’Etat ou laissés hors de portée du public et par leur pratique de l’anonymat. Les révélations de ces lanceurs d’alerte s’opposent à la supériorité de l’Etat quant à l’accès à l’information. De plus, ils rejettent la nécessité de s’engager, de s’exposer si on veut se révolter et forment ainsi une nouvelle forme de subjectivation contestataires, une subjectivation accessible à tous, ce qui rejoint le caractère indéterminé des individus qui se définissent membres des Anonymous.

Cette pratique de la révolte est souvent rejetée pour des raisons morales. Ces individus n’assument pas leur responsabilité. De même leur exil est considéré par l’Etat américain comme une traîtrise. Mais ces jugements, non seulement sont prisonniers d’une conception figée de la politique, mais surtout acceptent notre inscription de fait dans l’Etat. Notre naissance est une assignation.

Au contraire, tout comme l’anonymat est un art du désengagement, l’exil est un art de la sécession. Reprenant l’imaginaire libertarien développé par Nozick à la fin de Anarchie, Etat et Utopie mais aussi longtemps avant par Thoreau, Geoffroy de Lagasnerie propose au terme de son parcours d’extraire la question politique de la problématique de la nation et aller jusqu’au bout de la logique contractuelle pour penser la politique. L’émigration serait donc vu comme la possibilité pour tout individu de rompre le contrat avec son Etat pour contracter avec un autre Etat. Nouveau contrat, nouvelles communités entre individus qui contractent ensemble, ces nouvelles modalités de la vie politique sont selon Geoffroy de Lagasnerie un des apports essentiels des nouvelles sociabilités créés par internet, de sa capacité à nous faire dialoguer avec des personnes qui n’appartiennent pas à notre réseau de connaissances physiques, à créer de nouveaux liens. L’art de la révolte devient un art d’expérimenter les lignes de fuite de façon très deleuzienne.

2- Cosmoz – Claro (Actes Sud – 2010)

Il est très difficile de résumer les ouvrages de Claro mais sans doute que celui-ci rend encore plus périlleux cet exercice. Commençons par le plus simple, l’auteur se propose de faire une réécriture du Magicien d’Oz, que ce soit sa version livresque ou sa version cinématographique, et en même de retracer l’histoire américaine, et en partie européenne, de la première partie du XXème siècle. Cet ouvrage-monde a d’illustre prédécesseur, Ulysse de Joyce ou encore Christophe et son œuf de Fuentes. Mais tout en empruntant les pas de ces prédécesseurs au niveau stylistique (car la lecture de ce récit exige une attention des plus exigeantes non seulement pour comprendre mais surtout pour apprécier la saveur de son histoire et acquérir une familiarité avec les personnages), Claro donne une dimension supplémentaire à son histoire en éliminant la frontière entre le réel et l’imaginaire. Le Magicien d’Oz avait déjà indiqué que cette clé était au centre de sa narration, Dorothy entrant dans un monde imaginaire après le passage d’un cyclone dans son Kansas, puis la découverte que ce magicien suprême n’était à son tour qu’un illusionniste sans pouvoir.

Tout est réel. Baum écrivant le Magicien d’Oz, le chevalier de fer blanc, la route jaune, les deux sorcières, le film de Fleming. Mais les personnages du roman peuvent arriver dans notre monde, les acteurs du film aller dans le monde du roman. Les cyclones forment alors les moments de passage. Ils attendent le dernier cyclone, celui qui les emmènera à Oz. Car finalement, on se retrouve aussi dans En attendant Godot, sauf que Godot est ici un lieu.

Tout est illusion, tout est “dans la boule de cristal d’Elféba”, la sorcière ancienne aviatrice qui recherche Dorothy dans le monde “réel” avant de devenir son amie.

De narrateur en narrateur, tous les points de vue, tous les mondes deviennent tour à tour réel. Nul mélange ici, Claro nous livre une belle leçon de perspectivisme

La fin de l’ouvrage est cependant un retour cruel au monde réel. Le peuple nain du pays d’Oz enfermé à Auschwitz, Dorothy et ses compagnons logeant de leur côté à proximité du projet Manhattan et du premier essai nucléaire. Une fois le film fini, l’imaginaire perd son pouvoir face à la violence des événements.

Tous ceux qui seront prêt à suivre jusqu’au bout ce livre ardu seront récompensés par une magnifique expérience littéraire, mêlant humour et écriture expérimentale tout en prenant jusqu’au bout au sérieux la quête de chaque personnage, la soif de vengeance d’Elféba, la poursuite de Oz…

Quelques articles de presse sur l’IA

I – Entretien de Daniela Amodei, présidente d’Anthropic

Article sur le site du Monde

Les cofondateurs d’Anthropic sont sans doute ceux qui ont la vision la plus claire des enjeux de cette nouvelle technologie, même s’il faut être conscient que leur discours au ton prophétique à aussi une fonction performative et sert à surévaluer l’importance de l’IA.

Cet entretien de Daniela Amodei est ainsi dans la continuité de cette logique d’exposition. On peut constater que ces discours sur l’IA sont très loin de l’insouciance du début du web et du début des réseaux sociaux et du web 2.0. Alors que les questions éthiques et géopolitiques s’y sont formulées rétroactivement, elles ne cessent d’accompagner les avancées de l’IA et la formule introductrice de Daniela Amodei est révélatrice de ce désenchantement: “« Anthropic a été fondée sur la conviction que l’intelligence artificielle [IA] est porteuse d’immenses promesses, mais aussi de grands risques ».

Daniela justifie l’orientation résolument B2B de l’entreprise ainsi que les restrictions liées à son dernier modèle (interdiction à toute entreprise étrangère puis limitation à des entreprises sélectionnées, restriction qu’on peut rapprocher de la formule du directeur de la CIA John Ratcliffe, selon qui « Il ne serait pas déplacé, comme nous l’avons évoqué, de comparer leurs capacités à des armes nucléaires numériques »). En effet, ces nouveaux modèles soulèvent des problèmes au niveau de la cybersécurité des Etats et des entreprises et le statut de “public benefit company” d’Anthropic l’oblige à collaborer constamment avec l’Etat américain.

Daniela se sépare cependant de quelques affirmations prophétiques de Dario concernant la place que va prendre l’IA sur le marché du travail. S’il évoque un remplacement des employés de bureau, elle y voit plutôt une complémentarité. De plus, elle n’interprète pas ses propose sur la liberté offerte par l’IA dans le choix de la biologie humaine dans un sens transhumaniste mais dans la continuité des progrès classiques de la médecine.

2- Deux articles de Médiapart sur l’enseignement supérieur et l’IA

Pour les étudiants, l’IA générative « est devenue la norme » à l’université

Objection de conscience, pragmatisme ou déni : les universitaires face à la déferlante de l’IA

Ces deux articles complémentaires sur la place des IA dans l’enseignement supérieur et la recherche prennent tour à tour le point de vue des étudiants et celui des enseignants-chercheurs. Les premiers, plus fragiles par rapport à l’arrivée massive de cette nouvelle technologie, de par leur statut, le stress des notes et le techno-optimisme ambiant.

Au-delà des différents exemples d’usages de l’IA (assistant pour les révisions, professeur particulier, aide à la reformulation ou même rédacteur des devoirs…), le premier article reprend une typologie des étudiants en trois catégories élaborée par Bilel Benbouzid à partir de 265 entretiens avec ses étudiants:

  • La première catégorie est celle d’un “régime d’optimisation revendiquée”. Il s’agit d’améliorer l’efficacité du travail sans nécessairement vérifier les informations.
  • La deuxième catégorie est celle de la “souveraineté“. Les étudiants prétendent alors maîtriser la technologie et être lucides sur ses apports.*
  • Enfin la dernière catégorie contient les étudiants qui sont dans une “mise à l’épreuve morale“. L’aide demandée aux IA devient telle qu’ils ont un sentiment d’illégitimité tout en se sentant obligé de l’utiliser.

Dans les cas, l’usage massif des IA génératives contraint de plus en plus à relativiser les écrits effectués en dehors des devoirs surveillés et à valoriser l’oral.

Mais le second article montre que les universitaires, quoique mieux armés, sont aussi confrontés à cette tentation de l’usage de l’IA, quitte à choisir l’option opposée et à rejeter complètement son usage. Face à la politique du fait accompli, un collectif d’universitaires a publié le manifeste « Face à l’IA générative, l’objection de conscience », qui permet au moins de rendre urgent un débat et de “se compter”, de savoir qui refuse ce fait accompli.

Cependant, le rapport avec les étudiants, qui eux sont submergés par l’IA, rend compliqué un positionnement trop puriste car ils sont aussi en demande d’accompagnement.

Face à l’accélérationnisme qui nous condamne à accepter ou refuser l’IA, une troisième voie est peut-être possible qui donne un temps au débat pour une “multitude de pratiques plus sobres”.

Cependant, de nombreux indices montrent que les IA peuvent être une vraie menace pour l’enseignement et les sciences sociales, l’accélération qui est au cœur de sa promotion venant à éroder le “régime de la preuve” qui est nécessairement lié à un ralentissement du temps.

3- Rapport interministériel: Le déploiement de l’intelligence artificielle dans les administrations publiques : analyse comparée, enjeux et conditions de réussite

Rapport disponible ICI

Ce rapport interministériel propose un premier état des lieux du “shadow IA” (usage spontané non régulé) qui s’est développé depuis l’apparition des IA génératives grand public fin 2022.

Au niveau de l’Etat et des collectivités locales, on constate à la fois de nombreux projets IA mais aussi une très forte disparité (en fonction des ministères mais aussi en fonction de la taille des collectivités territoriales, ce qui est compréhensible).

On constate que dans l’administration comme dans les entreprises, les IA sont utilisées pour renforcer les fonctions support et la relation avec les usagers.

Le rapport dégage une typologie de l’usage des IA dans les administrations publiques françaises:

  • (i) des solutions généralistes (synthèse, traduction, etc.), transversales mais encore
    développées séparément par ministères (« GenIAl », « MIrAI », « PIAG », etc.) ;
  • (ii) des solutions portant sur les fonctions supports (achats, affaires juridiques,
    ressources humaines, etc.), encore peu mutualisées ;
  • (iii) des solutions métiers spécialisées (lutte contre la fraude, offres d’emploi, etc.), les
    plus prometteuses sous réserve d’être co-construites avec les agents.

Si un agent sur cinq du service public est sensiblement exposé à l’IA, il est difficile d’indiquer actuellement un réel gain de productivité, les investissements et la formation étant encore nécessaire. Le rapport souligne néanmoins que pour l’instant il n’existe pas de mutualisation entre les ministères. De plus, les investissements de l’Etat sont très largement inférieurs à ceux des entreprises (par exemple les ministères ont investi 26,5 millions d’euros sur l’IA entre 2023 et 2025).

Les 13 propositions finales du rapport, des propositions les plus généralistes (mises à disposition d’une solution IA pour tous les agents, mutualisation des outils…) à des propositions plus spécifiques (finance, enseignement…) montre que l’Etat n’est qu’au début de ses réflexions sur l’usage de l’IA dans le service public. On peut cependant noter (mais ce n’était aucunement l’objectif de ce court rapport), qu’aucune distance critique ne remet en question la nécessité d’introduire l’IA dans les services publics. Une nouvelle fois, la politique du fait accompli a fait son œuvre.

L’IA et la fin de l’open source

Notre fascination, voire notre sidération, vis-à-vis des intelligences artificielles invisibilise un tournant essentiel de l’informatique qui pourrait fragiliser tous les acquis de l’open source. En effet, depuis quarante ans, un équilibre entre le hardware et le software, l’infrastructure et le logiciel, avait été en grande partie garanti par des normes légales qui rendent impossible le monopole des logiciels propriétaires.

Or, l’utilisation massive des LLM fragilise jour après jour cet équilibre en accentuant le poids de l’infrastructure. En effet, la puissance de calcul nécessaire au fonctionnement de ces modèles exige l’utilisation massive de cartes graphiques dédiées et de data centers qui ne peuvent être mis en place que par des entreprises disposant d’un capital suffisant, ce qui explique que le leader des cartes graphiques, NVIDIA, ait dépassé les autres géants des nouvelles technologies pour atteindre la première place en matière de capitalisation boursière.

Cette centralisation des infrastructures rend dérisoire la décentralisation au cœur de l’open source, la puissance de calcul devenant plus importante que le code. La question n’est plus : qui possède le code, mais qui possède la puissance de calcul ? Qui peut décider de ses accès ? Qui peut entraîner un modèle compétitif ?

En effet, il existe un certain nombre de LLM open source que l’on peut installer localement, qu’il s’agisse de ceux proposés par des entreprises (Llama, DeepSeek, Mistral AI) ou de projets communautaires et académiques (Hugging Face, EleutherAI). Les premiers ne sont en réalité pas entièrement open source, mais plutôt « open weight ». On peut ainsi accéder aux poids de ces modèles, à leurs paramètres d’entraînement, mais ni aux données utilisées pour l’entraînement ni, dans certains cas, au code d’entraînement lui-même. Or, c’est sur ce point que s’effectue la différence entre les modèles, un aspect qui est pour l’instant largement au désavantage de l’open source.

Alors que la question de la souveraineté numérique est de plus en plus cruciale et que l’administration française décide d’accélérer l’utilisation des logiciels libres pour ne plus être dépendante de Microsoft, l’importance prise par l’intelligence artificielle ne risque-t-elle pas de nous mettre en position de zugzwang, en nous condamnant à choisir entre une dépendance à des entreprises étrangères et une dépendance à des entreprises françaises (comme Mistral) ou européennes qui nous placerait dans une illusion d’autonomie ?

En réalité, la voie de l’open source est toujours présente et les quelques exemples que nous avons indiqués ne sont qu’un échantillon de l’effervescence de l’innovation open source en matière d’IA. Cette voie, peut-être plus réduite qu’auparavant, doit affronter deux défis majeurs : construire des modèles efficients nécessitant le moins de données d’entraînement possible afin de réduire le poids de l’infrastructure, mais aussi ne plus négliger cette dernière et explorer la mise en place d’infrastructures décentralisées.

Plusieurs projets du Web3 construits à partir de la technologie blockchain ont déjà ouvert un tel territoire : Akash Network, Render, io.net, iExec et Flux sont les leaders de ce nouveau marché et proposent à chaque particulier de mettre la puissance de calcul inutilisée de son matériel informatique à la disposition du réseau. On assiste ainsi à la création de places de marché de location de puissance de calcul décentralisée. À côté de ces cinq projets, Bittensor a une approche un peu différente car, s’il met aussi à disposition une puissance de calcul décentralisée, celle-ci est couplée à une série de modèles créés par les différents utilisateurs du réseau.

Pour l’instant, la convergence entre les communautés open source travaillant sur des LLM et les projets Web3 est encore rare et, en tout cas, il n’existe pas d’intégration native de ces LLM dans les projets Web3 ; la collaboration y est donc essentiellement opportuniste, lorsque des projets open source décident eux-mêmes de louer une puissance de calcul décentralisée. Deux raisons peuvent expliquer cette absence de convergence : la méfiance grandissante des communautés open source vis-à-vis du Web3, qui se rapproche de plus en plus de la finance traditionnelle, et la fragilité de ces infrastructures décentralisées, qui ne peuvent rivaliser avec AWS ou Azure.

Si un tel rapprochement est souhaitable, donnant ainsi à l’open source l’infrastructure qui convient à sa philosophie tout en permettant au Web3 de renouer avec ses principes fondateurs, la tâche la plus urgente pour l’open source est de créer des modèles aussi légers que possible et nécessitant le moins de paramètres d’entraînement. Cet objectif passera par la construction de LLM spécialisés, abandonnant ainsi l’illusion d’une IA capable de tout faire, et aura pour conséquence une moindre dépendance aux infrastructures qui fournissent la puissance de calcul, énergivores et écocides, que ce soit dans leur version centralisée ou décentralisée.

Carnet de lecteur#6

Le rythme de lecture a quelque peu diminué cette semaine. Deux livres, une autobiographie, un essai ; un seul thème, la politique, même si ces deux ouvrages déconstruisent le sens de cette notion.

1- De mémoire, Tome 1, Jean-Marc Rouillan (Agone, 2007)

Ce premier volume de l’autobiographie de Jean-Marc nous permet de suivre ses débuts d’activiste politique. Peu importe, son passé familial, sa première enfance, on
assiste de l’intérieur à la genèse de son être-militant. Nous sommes encore très loin des années “Action Directe” et encore plus de l’assassinat de Georges Besse. Mais nous y voyons déjà un rejet complet, viscéral, illimité au capitalisme. Illimité car il est ressenti comme l’ennemi, celui avec lequel aucune cohabitation n’est possible. Il s’agit moins d’une opposition entre des opinions politiques qu’une opposition existentielle.

La description de ses errances de fin d’adolescence à Toulouse n’ont donc rien d’anecdotiques. On y retrouve une grande part de la désillusion qu’a dû vivre la jeunesse dans l’après-68, réalisant que le grand soir ne serait pas immédiat. Mais aussi que cette désillusion a sans eu un goût différent à Toulouse, métropole très éloignée de Paris et proche de la dictature de Franco. Au hasard des amitiés, des flirts, des réunions ou actions plus ou moins préméditées, la vie et la politique deviennent indissociables. Qu’on soit mao, marxiste-léniniste, anar importe peu face à ce sentiment d’oppression qui émane de tous les pores de la société. Un seul habitus se forme et le départ de Jean-Marc Rouillan pour l’Espagne à la fin de ce premier volume marque la fin de sa transformation intérieure. Une vie vouée à la lutte contre l’oppression et le capitalisme: il fallait commencer par en décrire l’origine.

2- La dernière leçon de Michel Foucault, Geoffroy de Lagasnerie (Fayard, 2012)

Fidèle à sa posture critique, Geoffroy de Lagasnerie propose une relecture du cours “Naissance de la biopolitique” de Michel Foucault qui n’a pas pour but de renouveler notre regard sur cet auteur mais surtout de déplacer nos questionnements habituels sur notre présent et la politique.

Ce cours consacré au néolibéralisme a été l’occasion de nombreux débats parmi les foucaldiens car on a quelques fois du mal à savoir quelle est la position de Foucault sur son objet d’étude. En réalité, Geoffroy de Lagasnerie montre que cette question ne se pose pas. En réalité, ce qui a intérêt Foucault dans le néolibéralisme, c’est qu’il nous conduit à un changement de perspectives sur la politique et nos catégories politique.

Penser le monde du point de vue du néolibéralisme revient à refuser d’autonomiser la politique. Les pratiques politiques sont des pratiques sociales comme les autres qui peuvent être pensées comme un marché dans lequel il chacun cherche à maximiser son intérêt, où il s’agit d’allouer le mieux possible les ressources disponibles. De plus, le néolibéralisme, à rebours des conceptions hobbésiennes et rousseauistes de la politique, ne cherche pas à construire une unité du corps social mais accepte la pluralité, la différence indéfinie entre les individus, ce qui est sans doute l’ultime justification de la forme-marché comme forme sociale la plus pertinente. Et si cette pulsion unitaire peut se transformer à tout moment en pulsion autoritaire, il faut mettre au crédit du libéralisme de proposer un imaginaire où l’individu ne serait pas trop gouverné.

Geoffroy de Lagasnerie montre pour finir que le dernier point de convergence entre le déplacement foucaldien et la pensée néolibérale se trouve dans le refus de la psychologisation. Dans Surveiller et punir et les cours de la même époque, Michel Foucault avait montré que le passage de l’acte au motif puis au sujet avait créé la figure de l’homme criminel enfermé dans son âme perverse. “L’âme, prison du corps”. En réduisant l’individu à un être purement rationnel, Gary Becker le libère de cette prison et lui offre peut-être la meilleure méthode de désasujettissement qui soit.

Tout comme Foucault, Lagasnerie ne nous demande pas de nous convertir au néolibéralisme mais simplement d’être attentif au regard renouvelé qu’il propose sur les choses sociales afin de nous extraire des catégories toutes faites à partir desquelles nous pensons la politique.

Carnet de lecteur#5

1- Le monde à portée de main – Maylis de Kerangal (Verticales, 2018)

Je continue mon exploration de l’œuvre de Maylis de Kerangal. Saisi à nouveau par sa capacité à rendre compte des tressaillements intérieurs de ses personnages, le début de ma lecture fut aussi l’occasion d’un étonnement. Je m’attendais à retrouver l’exploration d’un lieu, sa pesanteur, sa profondeur, géologique, historique, ontologique, réveillant la profondeur de ceux qui viendront s’y heurter.

Finalement, cette description des travailleurs de la matière, ces peintres de décors, de reconstitutions, de restaurations, ces faussaires de l’ombre m’a fait prendre conscience qu’un autre chemin vers cet œuvre était possible. L’étonnement se mua en rebroussement, en reconstruction de ma mémoire de lecteur, réveillant les sensations éparses que ses pages avaient déposé dans les feuillets de ma mémoire.

Ce livre développe l’amour du travail avec la matière, la patiente maîtrise du réel nécessaire pour le changer, pour faire un monde. Et c’est ici que je retrouve les obsessions de Maylis de Kerangal. Que ce soit la mine de Kiruna, le barrage de Seyvoz, les organes du jeune noyé, ce franchissement entre l’humain et le réel, la technicité nécessaire pour respecter ce “quelque chose” qui advient, est au centre de son travail d’écriture. Ici, de Bruxelles à Paris, en Italie, puis à Lascaux, on assiste à une remontée vers l’origine de la création, l’origine du monde humain, au moment où l’acte de transformation fait surgir le réel hors de la nuit.

2 – Les habitantes – Pauline Peyrade (Editions de Minuit, 2026)

Difficile d’écrire sur cet ouvrage à la sortie de sa lecture. Sans vouloir faire un jeu de mots puérils par rapport à la beauté de ses mots, ce livre m’a habité. Pauline Peyrade construit un univers où l’humain, l’animalité, le végétal et même le végétal abaissent leur frontière pour entrer dans le règne de la sensorialité pure. Les contours des individualités disparaissent, ce qui créé une série d’ambiguïtés qui enrichissent le récit. Qui souffre ? Le chien, son “propriétaire”, quel chien, quel propriétaire ? Car il est aussi question de “propriétés”, question où on retrouve Henri Michaux. Mes propriétés ? Est-ce l’animal dont je m’occupe, le lieu que j’habite, dont je prends soin ? Est-ce même le “moi” ? Car finalement Pauline Peyrade présente un empirisme radical où la sensorialité devient la seule existence dans ce morceau de nature. On comprend mieux pourquoi Emily ne veut pas abandonner la maison de sa grand-mère, ce hameau où elle s’est “enterrée”. On ne sait plus qu’y appartient à qui. Le territoire se construit en incluant tout ce qui peut vibrer à l’unisson.

Emily perdra-t-elle sa maison, sera-t-elle obligée de quitter ce hameau qui lui fait office de famille parce que son autre famille veut vendre la propriété ? En un sens, l’histoire importe peu. Ce livre sur les sens, la nature (très proche de l’écoféminisme même s’il serait réducteur de ne l’aborder que sous cet aspect), l’attachement est une pièce d’orfèvre, peut-être un peu courte, mais qu’il faut savoir apprécier lentement car il nous apprend aussi un certain rapport à la durée.

Extrait: “La petite femelle s’éveille. Le nid est chaud, autour d’elle, ses sœurs araignées s’agitent, mangent les gaines cotonneuses. Elle les imite, suce les protéines, le goût de celle qui l’a mise au monde. Son squelette l’enveloppe, dur comme l’os, des poils poussent sur ses pattes, la soie liquide colore son abdomen. Sa tête ressemble à un grain de raison auquel on aurait attaché la peau, ses yeux flottent dans sa chair comme des pépins. Un courant frais l’attire au-dehors.”

3- Une forêt – Jean-Yves Jouannais (Albin Michel, 2026)

Douze après Les barrages du sable, Jean-Yves Jouannais revient dans l’univers romanesque avec Une forêt. Un récit resserré, d’une centaine de pages, qui réussit à mêler, dans une économie de mots et de moyens, l’intime et le fait historique.

Commençons par le contexte historique: l’Allemagne d’après-guerre, la ville de Brême transformée en un champ de ruines et le processus de dénazification sous le contrôle des américains à qui est revenue la gestion de cette partie du territoire allemand. Le capitaine américain Jacob Brenz est envoyé à Brême pour une étrange affaire. Un tiers du récit s’écoule, une lente introduction qui donne son rythme à la suite du texte, avant qu’il découvre la raison de son voyage en Allemagne. Il devra prendre part à la commission de dénazification pour statuer sur le sort d’une espèce d’oiseau, les mainates, qui ont retenu un chant nazi et qui continuent à le chanter dans leur forêt.

Pendant plus d’un an, le capitaine Brenz jouera le rôle d’avocat des oiseaux, sans que le lecteur puisse deviner pourquoi cette mission lui est échue, et arpentera cette ville et ses environs réduits à l’état de gravats mu par une quête aussi obsessionnelle que inconnue.

La force de ce récit est de réussir une sensation d’immobilité, de surplace. Errance et réunion prennent une forme d’éternité. Autour du capitaine gravitent quelques personnages, la patronne de l’hôtel Irma Meseritscher et son fils Oskar, les membres de la commission Georg Niege et Effie Richter. Tous ces personnages, métonymie du peuple allemand, se définissent par leur capacité à se laver de toute trace d’un passé nazi.

Dans cette pesanteur qui inhibe toute évolution narrative, quelques éclairs surgissent. Le passé du père et du grand-père d’Oskar, la rencontre improbable avec Georg Niege s’entraînant au ski sur un terrain plat, le récit du passé du capitaine Brenz qui éclaire les raisons de sa venue ainsi que la plongée dans l’origine lointaine de sa tristesse.

Puis vient le moment du dénouement. En prenant conscience de son vieillissement, Brenz entraîne à nouveau le récit sur la route du temps. En une série de courts chapitres, chaque fil narratif trouve sa fin, et seule demeure une violence feutrée, ce refoulé que tous les habitants de Brême tente de cacher sous les ruines de leur ville.

Personnages aussi omniprésents qu’invisibles, les oiseaux nous rappellent l’ironie des forces naturelles qui échappent aux calculs humains mais aussi leur impassibilité sylvestre.

Les philosophes et l’idée de système (1ère esquisse)

Un retour involontaire vers le chapitre “Architectonique de la raison pure” situé à la fin de la Critique de la raison pure de Kant grâce à la lecture d’un entretien de Léa Ypi, qui a fait une analyse très stimulante de ce chapitre, m’a contraint à revenir sur l’idée de système. Partons de la définition qu’en donne Kant dans ce chapitre :  “j’entends par système l’unité des diverses connaissances sous une idée. Cette idée est le concept rationnel de la forme d’un tout où la sphère des éléments divers et la position respective des parties sont déterminées à priori.” Le système suppose donc un mouvement d’unification et de totalisation et un système philosophique doit pouvoir penser la totalité du réel à partir d’une unité conceptuelle. Pour être un système, une philosophie doit englober la métaphysique, une anthropologie, une théorie de la connaissance, une morale, une politique, une théorie de l’art, et tous les autres thèmes que peut aborder la philosophie

Cette notion fait partie de la grande tradition philosophique. On la retrouve dès l’Antiquité chez Platon, Aristote, les stoïciens, etc… On la retrouve à l’époque classique (Hobbes, Hume, Spinoza, Leibniz) et dans la philosophie moderne (Kant, Hegel, Nietzsche est un cas particulier car si son écriture ne respecte pas l’argumentation systématique, il essaie néanmoins de penser la totalité des questions philosophiques à partir d’un socle conceptuel qui servira de matrice génératrice de tous ses philosophèmes).

Le problème va se compliquer au XXème siècle. La critique heideggerienne de la rationalité classique et le renouvellement de l’argumentation philosophique dans la tradition analytique (privilégiant la discussion de thèses philosophiques ponctuelles plutôt que l’exposition d’un système global des connaissances philosophiques) semblent condamner l’idée de système.

Si cette question me paraît cruciale, c’est qu’elle s’inscrit au coeur de mon propre questionnement philosophique. En quelque sorte, j’ai toujours été hanté par cette idée. En tout cas depuis ma progressive plongée dans les écrits de Sartre. L’incapacité à sentir ce qui totalisait mes intuitions philosophiques les condamnait à mes yeux. Elles devenaient des morceaux sans justification, comme s’il fallait toute un arrière-plan conceptuel pour leur donner une valeur.

Cette idée de système survit bien sûr à travers d’innombrables auteurs au XXème et XXIème siècle. Bergson, Sartre, Deleuze, Merleau-Ponty, Badiou (même si la mort a transformé en grande partie ce système en programme non réalisé) furent les auteurs vers lesquels je suis le plus revenus.

Conscient de ma partialité, j’ai demandé à des collègues des noms de philosophes contemporains systématiques. Toutes les réponses ne me conviennent pas mais je me permets d’énumérer ceux que je pense pouvoir ajouter à ma liste: Hermann Schmitz (qui m’était inconnu) et qui présente une néo-phénoménologie, Michel Henry, qui a lui aussi un point de départ phénoménologique, Maxence Caron, Edgar Morin, Raymond Ruyer, Paul Ricoeur. Les autres auteurs cités, malgré leur qualité (nul besoin d’être un philosophe systématique pour être un grand philosophe) ne me semblent pas englober la totalité des questionnements philosophiques (je pense à Whitehead, Meillassoux, Nelson Goodman, David Lewis, Quine…

Le constat est amer. La philosophie systématique n’est plus à la mode. Elle est même délaissée au profit d’une spécialisation. On est épistémologue, métaphysicien, philosophe politique, etc… Sans doute que la spécialisation des disciplines participe à cet éclatement de la philosophie. Paradoxalement, cette évolution est parallèle à l’éloignement croissant de la philosophie vis-à-vis du grand public, laissant la place à des philosophes-essayistes médiatiques (BHL, Michel Onfray pour n’en citer que deux).

En réalité, seuls les philosophes systématiques sont capables de proposer une vision globale du monde “parlante” pour tous. Cette affirmation n’est pas un rejet de la philosophie spécialisée, travaillant les arguments dans un travail d’orfèvre minutieux. Mais peut-être faut-il accepter que les deux sont indissociables. L’Idée de système, au sens kantien et pour revenir au début de ce texte, doit donc guider toute construction rigoureuse d’argument spécialisé. Ambitieuse ou prétentieuse, cette exigence est au coeur de la réflexion philosophique. Pour chaque concept, il faut tracer un “plan d’immanence” (Deleuze) qui va permettre l’articulation (future) avec les autres concepts.

Carnet de lecteur #4

1- L’échec: Comment échouer mieux (Claro, 2024, Autrement)

Commençons par ce texte au statut indéfinissable, entre essai, récit et méditation. En un sens l’indéfini est un des territoires privilégiés de Claro. Peut-être est-ce cela la littérature, indéfinir un espace, brouiller les frontières militarisées entre roman, poésie et essai, fiction et non-fiction…

Il est peut-être temps de rentrer dans ce texte. Nous y sommes déjà en réalité car il y est question de littérature. Sous un mode autobiographique (mais peu importe, du point de vue littéraire, fiction et non-fiction “ne” sont que des faits de langue), Claro raconte son entrée dans le monde de la traduction, qui fut une de ses entrées dans le monde de la littérature. La traduction est par nature une écriture de l’échec, échec permanent dans la restitution du texte original, écriture où l’infidélité peut se transformer en fidélité supérieure et inversement.

L’ouvrage explore ensuite d’autres échecs, échecs des personnages dans ces morceaux narratifs qui émaillent le livre, échecs des autres tels Kafka qui laissent des oeuvres inachevées, échec de Cocteau, ne comprenant pas pourquoi son oeuvre est dévalorisée, échec de Pessoa, qui a l’impression de ne pas savoir écrire mais son effervescence créatrice.

Ce texte a ceci de rassurant pour tout apprenti écrivain qu’il montre que l’échec se confond avec l’acte d’écrire puisqu’il n’existe aucune norme du “bien écrire”, aucun critère objectif de réussite. L’écriture étant une activité auto-thélique, elle condamne le scripteur a une interrogation continuelle.

2- La communication politique 3.0 ? La politique à l’épreuve du numérique (Alexandre Eyries, 2021, Editions Universitaires de Dijon)

Lire un ouvrage sur le numérique cinq ans après sa publication est toujours un exercice étonnant car on constate que la recherche est condamnée à un retard constant vis-à-vis de cet objet d’étude.

Dans ce livre, Alexandre Eyries décrit comment les réseaux sociaux numériques, et notamment Twitter, transforment les stratégies de communication politique, sans changer fondamentalement cette “théâtocratie” (concept de Georges Balandier). Explorant la vie politique française, roumaine et canadienne, et des moments politiques spécifiques (élections présidentielles, européennes, communication d’Emmanuel Macron pendant son premier mandat au moment du Grand Débat, communication militante…), l’auteur dévoile l’appropriation progressive de ce nouveau média par l’ensemble des acteurs du champ politique. On y découvre aussi que loin d’être un outil infaillible l’usage habile des réseaux sociaux ne garantit pas nécessairement la victoire.

Reste que l’étude de l’appropriation des réseaux sociaux numériques par Emmanuel Macron permet de mettre en lumière les années de construction de son personnage politique: la parcimonie de sa parole avant la création de son parti, sa volonté d’utiliser un ton plus proche de celui des digital natives, le démarquant ainsi de ses adversaires qui sont restés dans une communication très traditionnelle, et enfin le grand face-à-face avec la nation, en direct et sur Twitter, au moment du grand débat national.

Puisque j’ai mentionné le retard de la recherche vis-à-vis du numérique, je dois aussi parler de l’au-delà ce livre. Celui-ci mentionne le début de l’usage de Youtube. Depuis, la vidéo a pris une place de plus en plus importante dans la communication politique. La montée en puissance de ce médium a été une des causes de la désaffection de Twitter au profit de TikTok et d’Instagram, deux réseaux sociaux spécialisés dans l’image. Facebook reste un incontournable, d’autant plus que la pratique du crossposting permet maintenant d’être présents sur toutes les plateformes.

3- Christian Laval, Jeremy Bentham, Le pouvoir des fictions (PUF Philosophies, 1994), Jeremy Bentham, Les artifices du capitalisme (PUF Philosophies 2003), L’homme économique (Gallimard TEL, 2007)

Ma relecture de l’oeuvre de Christian Laval commence avec ses premiers textes qui, rétroactivement, peuvent se définir comme la matrice des livres ultérieures. Cette mises en place d’un programme de recherche sur les mutations philosophiques et anthropologiques qui ont accompagné l’émergence du capitalisme.

Deux textes sur Bentham suivis d’un livre sur “l’homme économique” qui apparaît entre le XVIIème et le XIXème siècle. Le choix de Bentham n’est pas anodin. Dans un geste proche de celui de Karl Polanyi, Christian Laval a le souci de montrer la non-naturalité du capitalisme. Bentham était donc tout désigné pour ce travail critique puisqu’il dénonçait déjà le recours à la notion de nature comme une fiction fallacieuse. Contrairement à la lecture smithienne de l’émergence du marché, Bentham ne croit pas en la vertu d’un “laissez-faire”. Malgré un départ sensualiste, prenant plaisir et douleur comme seuls réels, il montre que l’homme est un être tissé par le symbolique, le langage et les lois. Celles-ci vont construire à partir du plaisir et de la douleur toute une architecture affective qui vont soit permettre l’épanouissement de l’utilité soit son appauvrissement. Les institutions peuvent donc et doivent donc agir sur l’être humain et sa constitution. Si le premier ouvrage sur Bentham insiste surtout sur le rôle de la langue comme tissu du social et sur les fictions fallacieuses qui pouvaient être utilisées pour conserver un pouvoir indu, el second s’attache plus précisément aux conséquences anthropologiques de ce pouvoir du symbolique sur l’homme. Les bonnes institutions juridiques ne sont pas celles qui respectent un prétendu droit naturel mais celles qui seront capables de s’adapter au caractère mouvant du tissu social pour garantir la sureté des individus et les pousser à devenir de bons calculateurs à coup d’incitations et de sanctions. Elle est la condition indispensable pour que se développe en eux un sens de l’espérance, un abandon de la jouissance immédiate au profit d’une jouissance à long terme compatible avec celle des autres.

Finalement, l’ouvrage L’homme économique généralise l’apport des précédents en montrant en quoi la notion d’utilité devient la matrice génératrice au coeur de tous les aspects du social: religion, morale, politique, intersubjectivité sont recodés sous le prisme de l’utilité. Le discours utilitarisme s’est imposé à la place de la normativité précédente. Bentham y apparaît comme celui qui achève cette mise en place de l’utilité après Hobbes, Locke, Spinoza, Helvétius, Mandeville, Hume… L’intérêt de cet ouvrage est de montrer qu’on ne peut combattre de l’utilitarisme en montrant soit son manque de rigueur (la notion d’utilité étant fortement polysémique) soit son réductionnisme (tel Marx qui réduit l’utilitarisme à une morale de boutiquier). En réalité, nous ne pourrons sortir de l’utilitarisme qu’en proposant une nouvelle ontologie de l’être social, telle celle qui basée sur le lien social esquissée par Marcel Mauss et son analyse de la réciprocité du don.

L’IA: un danger ou une chance pour les travailleurs de l’écriture ?

Qu’on soit écrivain ou chercheur, en tout cas concerné par le travail de l’écriture, articles ou ouvrages, on ne peut qu’être interpellé par l’apparition et les progrès des IA génératives depuis la mise à disposition du public de la troisième version de chatGPT fin 2022.
Le concours entre Hervé Le Tellier, prix Goncourt en 2020 pour L’anomalie, et une IA, chacun devant écrire une nouvelle avec comme contrainte les mêmes phrases de début et de fin, permet de comprendre ce qui se joue actuellement. La nouvelle produite par l’IA a été jugée supérieure à celle de Le Tellier par plusieurs évaluateurs et même par l’écrivain lui-même. Les textes des IA sont devenus MEILLEURS que ceux des humains, même experts dans l’art d’écrire. Encore faut-il se demander si c’est cette performance dans la juxtaposition des mots.

Faut-il alors arrêter de lire Le Tellier et les autres écrivains dont nous attendons impatiemment le prochain ouvrage ?
Faut-il arrêter d’écrire et laisser les IA peupler seules le champ de l’écriture ?

Cette dernière possibilité nous mènerait à un paradoxe, puisque les IA génèrent des textes à partir des autres textes qui constituent son corpus d’entraînement. Sans les humains, les IA seraient vouées à utiliser les textes d’autres IA, ce qui est déjà en partie le cas vu le nombre grandissant de productions d’IA sur internet (selon une étude de l’agence Graphite 50% des contenus web sont maintenant générés par des IA).


La nuance sémantique est grande. J’ai sciemment utilisé le verbe “générer” pour désigner les productions des IA et non “créer”.
Si performantes soient-elles, un amour-propre d’humain m’a retenu d’écrire “brillantes”, les IA ne créent sans doute pas.
Pour cette raison, je pense qu’elles sont un bienfait pour le vrai travail de l’écriture car elles permettent de distinguer la vraie création ou, du moins, car il n’existera jamais de critère rigoureux pour définir la vraie création, elles nous obligent à réfléchir sur cette activité proprement humaine.
Ce que je vais dire est volontairement caricatural car je me propose d’opposer deux types de livres tout en sachant qu’aucune frontière ne sépare radicalement ces deux mondes.
Commençons cette caricature. Qu’une IA écrive un bon roman policier qui nous tient en haleine, en un sens peu importe. L’industrie du divertissement a déjà tellement automatisé, mécanisé ses productions que l’arrivée de l’IA ne fait que poursuivre une tendance déjà très prégnante dans cette branche de la culture.


Mais il existe une autre catégorie de production culturelle (et si je parle des écrits il en est de même pour les autres arts).
Si nous attendons non pas le livre Je suis Romane Monnier mais le prochain ouvrage de Delphine De Vigan, c’est parce que nous voulons aussi savoir ce que l’autrice de Rien de s’oppose à la nuit ou D’après une histoire vraie a encore à nous dire. Chaque nouveau roman devient ainsi la suite d’un dialogue clairsemé au fil des années avec cet écrivain.
Peu importe qu’une IA soit capable de générer mot pour mot le même texte qu’elle. Pierre Menard a beau écrire le même texte que Cervantès dans la nouvelle Pierre Ménard, auteur du Quichotte de Borges, il n’est pas Cervantès.
La singularité de l’auteur dépasse la reproductibilité de l’oeuvre, et peu importe que l’IA dépasse Le Tellier dans l’écriture d’une nouvelle. Le Tellier ne se réduit pas à une simple nouvelle, l’écrivain Le Tellier est celui qui se fraye un chemin sur une ligne de crête étroite entre sa vie, les soubresauts de la société, et les textes littéraires créés par les autres écrivains. Mu par ses obsessions, ses désirs, ses angoisses, l’écrivain, le vrai selon ma caricature de dichotomie, se projette à chaque nouveau texte dans une quête effrénée pour résoudre son énigme personnelle, l’équation qui en serait la forme abstraite.


Peu importe qu’une IA puisse décrire plus délicatement les hésitations du coeur au seuil d’une nouvelle histoire sentimentale.

Peu importe qu’elle exploite à la perfection les ressorts de l’art narratif. Elle pourrait retracer la marche imprégnée de la reminiscence de la soirée que cet homme vient de partager avec celle qui allie rigueur et douceur, celle dont le raffinement maitrisé s’accorde intensément avec sa réceptivité (ce qu’il ne savait pas encore, incapable d’imaginer l’harmonique qui la constituait, il lui faudra pour cela la rejoindre au sein de l’obscurité) ; elle pourrait évoquer les détails qu’il retient de sa première apparition , ce manteau immaculé, ses lunettes au pourtour blanc et imposant, les tonalités prises par sa voix, le léger plissement entre sa lèvre superieure et sa lèvre inférieure; elle pourrait esquisser son endormissement après avoir reçu la signature chaque soir renouvelé de celle qui entrouvre un horizon de vie.

Elle ne serait toujours pas cet homme, celui qui a repensé à cette soirée, celui dont le désir d’écrire cohabite avec l’image naissante de cette femme au point d’en être inconsciemment imprégné, celui qui écrira sans le savoir ses futurs textes enrichi des émotions, des discussions qui ont défini leur lien, qui taillera ses futurs concepts en les adaptant par une ruse de la mystique raison à ce que ce plissement de la peau a suscité en lui.

L’IA sait faire des textes, elle en génère à la demande. Elle ne parcourt pas le pont toujours incertain, tissé des méandres de la vie, qui relie les textes-écrits aux textes-à-écrire et qui définit l’acte de création, dépassement absolu de cette génération produite sur des bases statistiques pour lancer sa flèche vers un ailleurs inconnu.

Carnet de lecteur#3

1- La Grande Transformation, Karl Polanyi, 1944 (trad. 1983, TEL, Gallimard)

Pour commencer, je parlerai des derniers lus sur le libéralisme que j’ai lu (un des thèmes les plus récurrents de mes lectures théoriques).

Cela fait des années que j’aurai dû lire ce classique de l’histoire économique tellement je l’ai vu cité. Dans ce texte très dense, Polanyi décrit l’émergence puis la dislocation dans les années 30 de l’utopie libérale qui considère que l’économie peut se “désencastrer” du reste de la société au nom d’un marché auto-régulateur.

Au contraire, l’analyse historique montre que cette utopie n’a pas être appliquée de force au réel que par la création d’un marché du travail, d’un marché de la terre et d’un marché monétaire, création issues de décision politique. Mais cet arrachement de l’économie hors de la société disloque la société à tel point que des réponses collectivistes surgissent nécessairement, et parmi elles les réponses extrêmes que sont le socialisme ou le fascisme.

Un exposé très stimulant et qui donne des clés pour comprendre le retour de cette utopie libérale dans le néolibéralisme. Pour tout lecteur du Capital de Marx, il en est le complément indispensable.

2- Daewoo, François Bon (Fayard, 2004)

Je suis peu habitué à cette littérature sociale, ou littérature du réel peu importe le nom. Je saute de l’essai à la fiction sans avoir pris le temps de m’attarder sur ce territoire qui n’est pas indifférent au rapport à la vérité de l’essai tout en reprenant l’art du récit utilisé dans la fiction.

Daewoo est le résultat d’un travail d’enquête de 2003 dans les villes industrielles du nord de la Moselle à l’occasion de la fermeture des trois usines Daewoo. Arpentant ces villes ouvrières, discutant avec les ouvrières et les syndicalistes, François Bon essaie d’approcher l’événement, le choc Daewoo sans jamais lâcher sur l’apport de sa subjectivité et l’expérimentation narrative, incorporant description, dialogue, charte de dressage pour chiens… Peu à peu, la figure de Sylvia, ouvrière devenue représentante de ses camarades de Daewoo, morte et pourtant inoubliable, devient le centre du récit, celui qui résume le choc tant recherché.

J’avoue avoir eu du mal à entrer dans le récit, déconcerté peut-être par l’absence de “quête” qui retiendrait mon attention. Rapidement, je me suis dit que je ne voudrais pas écrire ce genre de récit. Ma double âme de lecteur et de scripteur n’était pas rassasiée. Pourtant, je me suis laissé happer par cette exploration “spiralaire”, je suis devenu sensible à cette écriture parcellaires qui permettaient patiemment de recréer un paysage mental. La retenue de cette subjectivité face à ce drame lissé par des considérations économiques est devenue émouvante.

Sans savoir pour quelle raison, j’ai retenu de ces pages ces quelques lignes où le “on” devient le pronom le plus personnel qui soit:

” Ce mois de janvier 2004, j’étais dans l’avion pour le Japon. À deux cents compressés dans une carlingue, on est isolé comme jamais. Cette solitude passive, m’avait promis Jean Échenoz vu la veille, est toujours l’occasion de faire le point, de réfléchir au sens des choses qui la produisent (en tout cas, il me l’avait dit comme ça). On essaie un moment, on se force un peu, mais on n’insiste pas longtemps devant le monologue intérieur décousu qui en résultat et donc on laisse tomber, on se pelotonne et s’engourdit.”.

3- La condition anarchique, Frédéric Lordon (Points Essais, 2018)

J’écris juste après avoir terminé ce livre et je dois avouer que je ne sais qu’en penser. Des autres ouvrages que j’ai lu de cet auteur, je retiens surtout La société des affects: pour un structuralisme des passions, ouvrage magistrale dans lequel Lordon présente son programme de recherche dans lequel Spinoza et les affects viennent dynamiser la théorie des champs et capitaux de Bourdieu, lui redonner un bougé qui lui permet d’éclairer les soubresauts de la vie sociale et pas seulement sa reproduction.

Mais revenons à La condition anarchique. Il s’agit sans doute de son ouvrage le plus philosophique et le plus complexe. La thèse centrale est l’absence de fondement ultime de la vie sociale. An-archique, sans principe premier, la société est condamnée à s’auto-fonder. Valeur, institution, reconnaissance, célébrité ne tiennent leur existence que par les affects de la multitude et la puissance de cette multitude, puissance justement qui lui permet de s’auto-affecter.

Lordon élabore à partir de ce point de départ une théorie de la valeur, dont la valeur, de la valeur des individus (réactualisant la théorie du capital symbolique du point de vue d’une pensée des affects) et de la valeur de la monnaie avant d’examiner comme cette puissance de la multitude permet d’expliquer à la fois la persévérance des institutions (qui captent cette puissance) que leur crise.

Dans ce ouvrage, Lordon va jusqu’au bout de sa reprise de Spinoza, puisqu’il va même à développer la conduite du sage qui est, en parti, libéré du jeu des passions.

Cependant, quitte à vouloir fonder philosophiquement ses concepts fondateurs, on peut regretter que Lordon ne discute plus sérieusement avec la théorie deleuzienne, elle aussi d’inspiration spinoziste.

Enfin, je trouve une nouvelle fois que si stimulants soient-ils, les ouvrages de Lordon ne sont pas assez opératoire pour fournir un véritable programme de recherche. Il lui manque quelques médiations qui permettraient d’irriguer une recherche empirique. Il ne me reste plus qu’à continuer la lecture de son oeuvre pour espérer trouver ces chevilles nécessaires à la sortie de l’abstraction.

3- Le capitalisme cognitif : La Nouvelle Grande Transformation, Yann Moulier Boutang (Editions Amsterdam, 2008)

Je me devais de finir ce troisième Carnet de lecteur par un ouvrage qui se propose de décrire l’émergence de la nouvelle étape du capitalisme, alors que celui de Polanyi s’attarde sur l’émergence du capitalisme industriel.

La nouvelle grande transformation économique, sociale et anthropologique qui agitent nos sociétés se définit selon Yann Moulier Boutang comme l’émergence d’un capitalisme cognitif. L’émergence de l’informatique et du numérique, qui vient achever la nature foncièrement réticulaire de la diffusion des biens en informatique, introduit ces biens-connaissance qui sont toujours des innovations.

Tout l’intérêt de ce livre fondateur pour penser la numérisation de nos sociétés est de prendre au sérieux la rupture introduite par le capitalisme cognitif. Il est donc indispensable de construire de nouveaux concepts pour comprendre ce nouveau régime d’accumulation.

Le premier aspect à prendre en compte dans cette mutation est celui de l’apparition d’une intelligence collective en action dans la communauté des développeurs et des geeks. Les logiciels libres et open source, les communautés de hacker sont au fondement de cette innovation.

Pour comprendre en quoi il s’agit d’une nouvelle transformation du capitalisme, Moulier Boutang doit décrire le régime d’accumulation de cette phase. Selon un schéma qui ressemble beaucoup à celui de Negri et Hardt dans Empire, les capitalistes accumulent par captation. Toujours en retard sur la productivité de l’intelligence collective (qui entraîne de constante externalités positives), les capitalistes cherchent à capter et régulier ces innovations, c’est pourquoi les nouvelles enclosures sont le droit de propriété. Cependant, le capitalisme est ici devant un paradoxe: il ne peut fonctionner qu’en laissant une certaine marge de liberté à la créativité de l’intelligence collective. C’est par exemple ce qu’à compris très vite IBM en ne cherchant plus à transformer tout logiciel en logiciel propriétaire pour se focaliser sur la plus-value réalisée au niveau matériel.

Enfin, cette nouvelle phase s’accompagne d’une redéfinition des classes. Le cognotariat remplace le prolétariat du capitalisme précédent (ou plutôt se juxtapose à lui, car le capitalisme précédent continue à exister tout en étant remodelé). Il se définit par son travail immatériel en réseau mais aussi par sa très grande précarité et flexibilité. Le développement du télétravail depuis le COVID révélé encore davantage l’étendue de ce cognotariat.

Très novateur pour éclairer notre époque, cet ouvrage mériterait d’être actualisé à deux niveaux:

  • l’émergence des réseaux sociaux a mis en place une économie de l’attention dans laquelle les créateurs de contenu s’intègrent très bien dans la définition du cognotariat alors que l’utilisateur, dont l’attention est constamment recherchée, semble condamné à un court-circuitage de l’intelligence.
  • L’arrivée de l’intelligence artificielle rend le cognotariat encore plus précaire, cette nouvelle concurrence venant hypothéquer le futur de cette classe.

Carnet de lecteur#2

Les lumières sombres de Arnaud Miranda (Gallimard, Bibliothèque de géopolitique, 2026)

Je me consacre aujourd’hui à un second carnet de lecture entièrement dédié à l’essai de Arnaud Miranda Les lumières sombres. Cet ouvrage propose un éclairage d’une idéologie politique américaine incontournable pour comprendre la politique trumpiste mais aussi la recomposition des rapports de force politiques outre-Atlantique: la néoréaction.

La difficulté que doit affronter la saisie intellectuelle de la pensée néoréactionnaire est double. Tout d’abord, sa construction est inséparable de l’émergence du numérique et des nouvelles possibilités de diffusions des idées: blogs, forums de discussions, réseaux sociaux numériques. Arnaud Miranda utilise ainsi le concept de “constellation numérique” (p. 28) pour désigner cette convergence entre les idées de différents intervenants, très souvent anonymes, dans ces discussions. Il montre cependant que certaines figures vont être progressivement mises en avant, en particulier le blogueur Curtis Yarvin, idéologue quasi officiel dans le second mandat de Donald Trump. Si Arnaud Miranda montre très bien le rôle antisystème et anti-université de l’anonymat, on peut cependant regretter sa description trop succincte du rôle des réseaux sociaux numériques (malgré la pertinence des remarques sur le rôle des mèmes).

La seconde difficulté pour nous européens est liée à notre méconnaissance de la pensée politique américaine. Prisonniers d’une vision simpliste du clivage entre démocrates et républicains, nous recevons depuis l’élection de Donald Trump en 2024 une série de notions difficilement compréhensibles à partir du panorama français des idéologies politiques: libertarianisme, démocratie illibérale, néoréaction…

Dans cette perspective, les deux premiers chapitres de l’ouvrage, qui décrivent comment la néoréaction émerge à partir de différentes transformations des idéologies de la droite américaine (chapitre I) et ensuite comment elle évolue peu à peu jusqu’à la Maison Blanche (chapitre II) sont sans aucun doute les plus brillants de l’ouvrage.

Arnaud Miranda y montre que la néoréaction est une évolution du libertarianisme (défini par un individualisme radical, un anti-étatisme et un respect de la propriété privée et du livre marché quelques soient ses variantes): ou une déception vis-à-vis de son incapacité à vaincre l’égalitarisme ambiant, ou un rejet de son libéralisme social et une revendication d’un retour à l’autorité et à la tradition. Dans ce contexte postlibertarien, cette constellation numérique se rassemble ainsi autour de cinq principes qui définissent la néoréaction:

  • L’affirmation d’une hiérarchie naturelle entre les individus
  • Un pessimisme anthropologique qui affirme que la violence est indépassable
  • Une détestation absolue de la démocratie (qui faut soit remplacer par une monarchie soit par l’absence d’Etat)
  • un droit à l’exit, à sortir de toute législation étatique, principe très prégnant chez les libertariens
  • Enfin, autre crédo des libertariens, un techno-optimisme

Si les chapitres 3 à 6 sont moins structurés, comme si Arnaud Miranda s’était résigné à une simple énumération de positions néoréactionnaires après en avoir décrit la genèse, ce développement permet de privilégier certains représentants de cette nébuleuse: Yarvin Curtis bien sûr mais aussi Nick Land, défenseur d’un accélérationnisme influencé par Bataille et Deleuze. Contrairement à aux deux penseurs français, Nick Land ne veut pas accélérer les flux capitalistes pour en sortir. Son futurisme propose une expansion intégrale du capitalisme. Il développe ainsi une autre variante de la pensée néoréactionnaire. Si Curtis propose un retour, une déconstruction de l’idéologie progressiste, Land souhaite un saut dans un avenir intégralement capitaliste, saut dont les mégalopoles asiatiques (Singapour, Hong-Kong) sont l’anticipation. Les autres idéologues néoréactionnaires (chapitre 5) se situeront dans le spectre défini par ces deux héraults tout en introduisant une dimension biologique absente chez Curtis et Land.

Le chapitre 6 sur Peter Thiel et Marc Andreesen montre l’importance de ces entrepreneurs-idéologues et permet surtout d’approcher la pensée et l’évolution du premier, sa sortie du libertarianisme et sa promotion de micro-Etats qui seraient autant de réalisations du capitalisme intégral. Le livre The Contrarian de Max Chafkin, une référence incontournable sur Peter Thiel, n’étant pas traduit en français, ces analyses de Arnaud Miranda sont précieuses pour comprendre le positionnement idéologique de cet entrepreneur influent de la droite américaine qui a théorisé sous un mode quasi christique et nietzchéen la figure de l’entrepreneur contemporain dans son livre Zero to one.

Le chapitre 7 qui clôt l’ouvrage permet de replacer la néoréaction à la fois sur un plan international, en particulier sa diffusion en Argentine et son hétérogénéité actuelle avec la droite radicale française, mais aussi dans l’illibéralisme (défini par sa promotion d’un pouvoir exécutif fort, sa position souverainiste ainsi que sa conception transactionnelle de la politique étrangère) dont il est une des composantes.

On peut cependant regretter que cette description de la constellation réactionnaire ne soit pas plus arrimée à l’évolution du néolibéralisme et donc à la dimension économique de cette reconfiguration idéologique. Même si Quinn Slobodian est cité pour son analyse du “capitalisme de la fragmentation” (p. 150), les trois ouvrages de l’historien canadien, dédiés à l’analyse de la lutte du néolibéralisme contre la démocratie, sont un complément indispensable à l’analyse des Lumières sombres. Sans résorber la pensée néoréactionnaire dans le néolibéralisme, peut-être que cet ouvrage aurait pu les considérer comme deux vagues idéologiques qui se sont mutuellement renforcées afin d’enrichir la contextualisation de la pensée néoréactionnaire.

Si cet essai donne le sentiment d’en dire à la fois trop peu (pour un lecteur non familier avec le libertarianisme) et pas assez (pour un lecteur plus expert), il propose une synthèse stimulante de la pensée néoréactionnaire qui pourra servir de boussole pour suivre le post-trumpisme qui s’annonce et les décisions idéologiques que prendra J.D. Vance, considéré pour l’instant comme son successeur naturel.

Carnet de lecteur #1

Les activités de recherche et d’écriture étant indissociables d’un travail de lecture, j’ai décidé d’écrire régulièrement sur ces lectures théoriques ou littéraires, sur les réflexions qui les accompagnent afin de documenter ce work in progress. voici donc quelques réflexions sur certaines de mes dernières lectures.

1- L’art impossible – Geoffroy de Lagasnerie – 2020- Collection “Des mots” – Presses universitaires de france

Après avoir lu quelques textes de cet auteur depuis ma découverte de Juger, je m’attelle à sa réflexion sur la création, la production des œuvres symboliques, réflexion qui est un des premiers questionnements qui a irrigué son travail. L’art impossible fait partie des textes les plus forts sur le rapport de l’art au pouvoir et à son pouvoir émancipateur avec Qu’est-ce que la littérature de Sartre?, les œuvres de Bourdieu (en particulier Les règles de l’art) et l’école de Francfort.

Je ressors avec la même impression qu’à la lecture de son texte Sortir de notre impuissance politique. Toute l’œuvre de ce sociologue part d’un seul constat: après deux siècles de luttes d’émancipation, pourquoi le monde reste-t-il si mauvais ? Et il déploie sur chaque terrain (l’art, la politique, la justice pénale…) la même posture foucaldienne. Ne pas partir des principes mais poser les problèmes en termes de stratégie. Tracer un plan d’immanence où les valeurs, les territoires entre domaines perdent leur solidité pour étudier où se trouve les possibilités de changement. 

Peut-être ai-je un seul regret (mais ce court texte, issu d’une conférence ne pouvait pas tout aborder) à la fin de ma lecture: Geoffroy de Lagasnerie utilise principalement des exemples venant de la littérature, du théâtre et des arts plastiques, délaissant la musique (art si difficile à aborder avec ce questionnement, seule l’école de Francfort de Adorno à Honneth et Rosa s’y ait essayé avec obstination) et le cinéma. 

2- La production sociale des inégalités de santé – Nathalie Bajos – 2025 – Collège de France éditions

Dans cette leçon inaugurale de la chaire “La production sociale des inégalités de santé”, Nathalie Bajos s’inscrit dans toute une tradition de travaux sociologiques sur les inégalités de santé qui trouvent leur lointaine origine au XVIIème siècle mais dont les approches contemporaines en France doivent beaucoup à Michel Foucault et Didier Fassin.

Dans un premier temps, Nathalie Bajos défend la pertinence d’une approche intersectionnelle en termes de pays, classe, race et genre pour cartographier les inégalités de santé; et au moment où les approches intersectionnelles sont souvent rejetées comme politiquement orientées, son utilisation en sociologie de la santé montre que le soucie de rigueur sociologique ne doit jamais écarter des hypothèses pour des raisons autres que… scientifiques.

Une fois ce préalable théorique justifié, Nathalie Bajos décrit quatre aspects des inégalités de santé auxquels doit s’intéresser le sociologue en reprenant les quatre étapes du parcours de santé: Les atteintes à la santé, la perception des symptômes, l’accès au système de soins, les conditions de prises en charge des personnes malades par les professionnels de santé. On y voit l’importance de la perception (des malades sur leur propre santé, des médecins sur les malades), de la capacité à parler de son corps pour transformer les ressentis en symptômes, les inégalités reconduits par les choix de production du savoir médical et la continuation du pouvoir dans la relation malade-patient.

Pour le lecteur assidu de Michel Foucault que je suis, une telle leçon suscite toujours une stimulation intellectuelle. Bien sûr, l’intérêt de Foucault est aussi de montrer comment ces mécanismes produisent un rapport sur le corps et la population qui a une signification plus générale que le système de santé et substantialise moins rapidement les personnels de santé, puisque autant que les malades ils sont constitués dans ce réseau de relations entre eux, avec les patients et avec les savoirs.

3- Merseault, contre-enquête – Kamel Daoud – 2014 – Actes Sud

Je n’avais encore jamais lu de récit de Kamel Daoud. Je commence par son premier texte publié en France. Texte symbolique sur le frère imaginaire de l’Arabe tué par Merseault dans L’étranger de Camus.

On ne peut qu’être touché par ce prolongement post-colonial du texte de Camus. Révolte contre une victime reléguée au statut de figurant sans nom. L’Arabe, membre anonyme des peuples indigènes, retrouve avec son frère un vengeur. Gardien de la mémoire de ce meurtre, le frère joue aussi le rôle de gardien de l’histoire du peuple algérien, de la sortie de la colonisation. Ce texte est aussi un cri à la fois de révolte et d’appropriation. Révolte contre la langue du colon, appropriation de cette même langue pour raconter son histoire, allant même jusqu’à reprendre les potentialités poétiques de cette langue. On ressent avec netteté la “schizophrénie” de Daoud dans son rapport à la langue et à la littérature française et il livre ici un complément à L’étranger qui acquiert sa propre autonomie.

Si ce rapport “politique” à l’écriture a retenu mon attention, j’avoue que mon rapport à ce texte est ambigu. Trop plaintif en un sens. Il rate aussi son but en étant “trop” français. Mais y avait-il un juste milieu ? J’ai été aussi étonné de sentir que ce texte ne me concernait pas dans mon propre travail d’écriture, comme si actuellement ce travail influait de plus en plus fortement mes lectures.

4 – Maylis de Keranga: Kiruna – 2019 – La Contre Allée / Seyvoz (en collaboration avec Joy Sorman) – 2022 – Incultes

Je finis avec deux textes de Maylis de Kerangal, auteur que j’apprécie de plus en plus, au point que j’écrirai sans doute bientôt sur elle.

Deux lieux, la ville minière de Kiruna en Suède, ville qui doit être en partie déplacée à cause de l’effondrement causé par l’activité minière; Seyvoz, village mythique qui reprend l’histoire de l’ancien village de Tignes, noyé pour laisser place au lac du barrage électrique de Tignes.

Indiquer que Maylis de Kerangal s’intéresse aux lieux est une banalité, ses descriptions du Havre depuis Réparer les vivants ont montré la force de cette écriture quand elle s’attaque à ces environnements qui deviennent de quasi-personnages. Cependant, ces deux courts textes ont rendu plus explicite une impression que m’avait laissé la lecture de Naissance d’un pont. Il s’agit moins de raconter le lieu que de la relation entre l’humain et le lieu, relation qui peut prendre la forme d’une lutte lorsque l’humain déploie une force prométhéenne pour imposer sa volonté sur ce lieu, quitte à détruire des équilibres naturels (Kiruna), ou historiques (Naissance d’un pont, Seyvoz).

Au-delà de la beauté de la langue (je cite à la fin un passage magistral de Seyvoz), Maylis de Kérangal me donne une belle leçon d’écriture, je m’aperçois peu à peu que les “décors” de mes récits sont trop statiques, ils ne sont pas encore des lieux. Ni épaisseur, ni minéralité, ni historicité, ils ne se définissent pas non plus, ou trop rarement, par rapport au coefficient d’adversité qu’ils opposent aux actions humaines.

Ces réflexions vont me pousser à relire autrement Réparer les vivants et l’opposition entre ces deux lieux: la mer et l’hôpital, l’un dominé par les forces naturelles, l’autre par cette lutte entre des vies qui s’éteignent et les techniques médicales.

“Ohé! À quelques mètres, une femme lui parle. Tomi se demande comment elle a pu jaillir du décor et se poser ainsi devant lui, sans qu’il l’entende ou la voie venir, comme si sa conscience avait connu une coupure électrique, et que dans ce laps de temps, la créature se fût incarnée. Elle est là, une thermos dans chaque main, son allure immédiatement familière, réconfortante, un casque de cheveux noirs, soyeux et raides, une pâleur tachetée de roses aux joues, un pull pastel en angora, qu’on aimerait caresser, des lunettes retenues sur le plexus par une chaîne dorée, et une voix qu’on imaginerait pas tomber dans les basses en fin de phrase – vous êtes bien installé ? Vous avez tout ce qu’il vous faut ?”

The Bitcoin Society: le cheval de Troie libertarien de Éric Larchevêque

Entrepreneur de renom grâce au succès de la licorne Ledger, acteur incontournable dans le marché des portefeuilles physiques de cryptomonnaies, et connu du grand public avec sa participation à l’émission “Qui veut être mon associé?”, Éric Larchevêque a dévoilé son nouveau projet lors de sa keynote du lundi 24 novembre: The Bitcoin Society. Si ce type d’entreprise (qui a pour vocation la constitution d’une réserve de Bitcoin) est maintenant bien connu du monde américain, il l’est moins en Europe. Mais c’est surtout sa volonté de l’adosser à une Network Society d’entrepreneurs qui aura pour but d’influer sur le débat public autour de l’entrepreneuriat, de l’économie et de la politique monétaire qui doit nous interroger. Le projet d’Éric Larchevêque n’est plus seulement entrepreneurial mais aussi idéologique.

De l’entrepreunariat à M6: retour sur le parcours engagé de Éric Larchevêque

En lançant The Bitcoin Society avec Nathan Benchimol et Tony Parker, Éric Larchevêque reste fidèle à son image d’entrepreneur hyperactif depuis plus d’une vingtaine d’années, même si sa participation régulière à l’émission ‘Qui veut être mon associé?” l’a transformé en figure publique.

Dès la fin des années 90, il s’intéresse de près aux nouvelles formes de commerce rendues possible par le numérique. Sites de rencontre, comparateur de prix, à chaque fois, il a une rapide intuition des marchés émergents et capitalisent dessus en revendant ses entreprise.

Le premier tournant de sa carrière se situe en 2014 lors de sa conversion au Bitcoin. Il fonde La Maison du Bitcoin et Ledger, deux entreprises qui le positionnent en acteur central dans le marché des cryptomonnaies en France. La Maison du Bitcoin est à l’origine à la fois un établissement physique qui a en premier un objectif de vulgarisation du Bitcoin et des cryptomonnaies mais aussi une bourse d’échange en ligne appelé Coinhouse. Malgré le succès de Coinhouse jusqu’au scandale de FTX qui a révélé des pratiques d’investissement douteuses de la part de cette plateforme, c’est l’entreprise Ledger qui a permis l’ascension de Éric Larchevêque. Le projet initial est simple: simplifier et sécuriser la possession de la clé privée des détenteurs du Bitcoin. Cette clé privée est essentielle pour prouver qu’on possède ces Bitcoins et pour faire la moindre transaction puisque ce marché se fait sans intermédiaire bancaire. Si les premières années de l’entreprise ont permises, non sans difficulté, l’internationalisation de l’entreprise et la fiabilité de ses solutions de stockage des clés privées, Ledger a profité du bull run des cryptomonnaies de 2021-2022 et est devenue une licorne valorisée à 1,5 milliard de dollards. Éric Larchevêque revend ses parts de Coinhouse en 2017 et de Ledger en 2019.

Tout en continuant à collaborer avec Ledger, Éric Larchevêque opère alors un second tournant dans sa carrière en se transformant en personnalité publique afin de promouvoir la figure de l’entrepreneur. Son activité de Business Angel le conduit à intégrer le casting de l’émission “Qui veut être mon associé?” en 2020. Dans sa volonté de décentraliser l’économie française, il développe plusieurs projets à Vierzon, sa ville d’origine: l’école d’informatique ALGOSUP, qui a fermé en juillet 2025 à cause de difficultés économiques, et le village B3 Village by CA, un incubateur de startups en collaboration avec le Crédit Agricole. S’adossant à son prestige dans le monde de l’entrepreunariat et des cryptomonnaies avec une fortune évaluée à 340 millions de dollars, Éric Larchevêque décide de passer à l’étape supérieure et de propager la bonne parole libertarienne avec The Bitcoin Society.

Stablecoin et Bitcoin face à l’Euro: le refus européen d’intégrer les cryptomonnaies à son modèle monétaire

Faisons un dernier détour pour comprendre ce nouveau projet. En souhaitant créer une Bitcoin Treasury à l’image de Strategy, le troisième plus grand détenteur du Bitcoin au monde avec 649 870 Bitcoin le 16 novembre 2025 soit 3% de l’offre totale (21 millions d’unité, offre fixée dans le code informatique du réseau), Éric Larchevêque semble à contre-courant des discussions actuelles autour des cryptomonnaies. Même si les critiques envers le Bitcoin sont encore régulières, telles celles de Agnès Bénassy-Quéré, sous gouverneure de la Banque de France qui estime que “Le Bitcoin n’est pas une monnaie…sa valeur fondamentale est zéro.”, le débat actuel se centre davantage sur les stablecoins depuis l’année dernière. L’essor de ces actifs numériques dont la valeur est corrélée à celle de monnaies officielles (essentiellement le dollar avec l’USDT et l’USDC des compagnies Tether et Circle) a évidemment des répercussions sur le débat monétaire. Même si l’Union Européenne a proposé un cadre juridique (la réglementation MiCa) permettant le développement du secteur des cryptomonnaies en Europe, elle est très réservée sur ces monnaies numériques privées, contrairement aux États-Unis qui voient dans ces monnaies numériques une nouvelle arme pour étendre l’utilisation du dollar. Même si elle n’interdit pas ces stablecoins et permet même à certaines banques européennes d’en créer, comme la fait la Société Générale avec sa filiale Forge qui a créé l’EURCV, les institutions européennes privilégient la voie des Monnaies Numériques de Banque Centrale (MNBC) et de l’Euro Numérique qui devrait commencer à être expérimenté dans les prochains mois.

En choissisant de créer une réserve en Bitcoin par l’intermédiaire de la société Tayninh cotée à l’Euronext et rachetée avec l’aide de ses associés lors d’une OPA, Éric Larchevêque met de côté ce débat entre stablecoin et MNBC, le véritable enjeu étant d’accumuler une monnaie forte (le Bitcoin) pour se protéger des monnaies faibles que sont l’Euro et le Dollar et dont la masse monétaire ne cesse d’augmenter. Pour l’instant, la classe politique n’est pas encore prête à adopter cette stratégie d’accumulation, en dehors d’Éric Ciotti qui a émis cette proposition en octobre 2025. Ainsi, The Bitcoin Society est pensé comme un véritable contre-pouvoir monétaire. 

The Bitcoin Society: un projet libertarien ?

Annoncé dans un premier temps sous le nom de Day One en avril 2025, The Network Society, la société internationale d’entrepreneurs qui complète le dispositif de The Bitcoin Society, se veut un club à la fois d’investissement et d’éducation pour tous ceux qui veulent acquérir une souveraineté économique. Si Éric Larchevêque estime qu’il s’agit du projet “le plus important de sa vie”, c’est qu’il a des allures politiques et idéologiques évidentes. 

Depuis quelques mois, l’entrepreneur de Vierzon multiplie les interventions en faveur du libertarianisme espérant que “le modèle libertarien de Trump et Musk va donner un coup de fouet à l’Europe ! Il n’y aura pas d’autre choix que de sortir la tronçonneuse, comme Milei en Argentine.”, tout en affichant une photo du livre de Hayek La route de la servitude le 13 septembre 2025 et en citant Ayn Rand le 21 septembre 2025 sur son compte X. S’inscrire dans la filiation de deux des plus grands théoriciens du libertarianisme à quelques jours d’intervalle n’a rien d’anodin et montre sa volonté de diffuser ce courant idéologique en Europe.

Le débat sur la taxe Zucman cet automne a  accélèré ses prises de position en faveur de la liberté d’entreprendre et lui permet d’opérer son dernier tournant. Contre un Etat français “obése” selon ses dires et qui ne peut se nourrir que par une accumulation de taxes, il faut selon lui une véritable révolution. 

Se transformant en évangélisateur lors de sa keynote du 24 novembre réunissant 500 invités dans une ancienne hall industrielle, Éric Larchevêque entame son discours par un diagnostic sombre de la situation économique, monétaire et politique de la France avant d’annoncer son projet. Par un effet de redondance bien orchestré, l’écran situé derrière l’entrepreneur affiche les uns après les autres les mots phares de cet exposé (“mépris”, “taxes”, “découragement”…) avant d’afficher triomphalement le sigle du sauveur Bitcoin. The Network Society, la société de réseaux qui couronne la trésorerie de Bitcoin, est une application directe des principes libertariens. S’éloigner de l’État et s’auto-organiser pour reconquérir sa véritable souveraineté, utiliser les réseaux d’influence pour peser sur les choix publics. Éric Larchevêque, à la fin de sa messe inaugurale, peut ainsi s’exprimer clairement: “Je me définis comme libertarien, mais pas au sens où je ne veux pas d’État. Je suis un libertarien minarchiste, donc l’idée n’est pas de supprimer l’État, mais d’avoir moins d’État dans le système monétaire.”

Toutes les pièces du puzzle sont donc en place. Le choix du Bitcoin s’inscrit dans cette ligne idéologique. Le 02 novembre sur son compte X, Éric Larchevêque l’annonçait déjà: “Je présente souvent Bitcoin comme une double révolution technologique et monétaire, mais il y a une troisième révolution. Celle de la pensée.” Si la transformation temporelle est souvent mise en avant par les défenseurs de la cette cryptomonnaie, Bitcoin transforme aussi le rapport entre privé et public contrairement aux stablecoins. Ces derniers peuvent être considérés sans nul doute possible comme des monnaies privées, émises par des entreprises privées, contrairement aux MNBC qui sont publiques car émises par des Banques Centrales. Le Bitcoin n’est rien de tout cela. Par sa nature décentralisée, il est à la fois public, tout le monde pouvant librement participer au réseau, sans être produit par un État. Bien sûr, il est possible d’acquérir privativement du Bitcoin, mais même celui qui possèderait plus de la moitié des Bitcoins n’aurait aucun pouvoir sur le réseau lui-même. Si le libertarianisme n’a jamais eu de véritable partisan dans le monde politique français, il a maintenant, par l’intermédiaire du couple Bitcoin Society/Network Society, son lobby le plus médiatique.

Le libertarianisme est-il devenu populiste ?

Chasse aux sorcières contre les élites et les fonctionnaires par le département d’Etat DOGE, sondage auprès des ses abonnés sur X, soutien au parti d’extrême-droite allemand AfD: ces initiatives de Elon Musk témoignent sans nul doute possible d’un populisme assumé de la part du fondateur de Tesla et de Space X. Cet appel au peuple et aux valeurs populaires semblent très éloignés du symbole d’une élite qui revendique sa liberté et sa supériorité, au nom de principes libertariens et mêmes transhumanistes (le projet Neurolink de Musk promouvant ainsi l’aide de la science pour augmenter les capacités humaines, même si le but est pour l’instant réparateur). Alors que les partis populistes européens sont au porte du pouvoir dans plusieurs pays européens, il est donc plus que nécessaire de comprendre leur allié américain qui a longtemps été indifférent au nationalisme du vieux continent.

Retour sur la naissance du libertarianisme

Si la France et le reste de l’Europe découvrent depuis peu le libertarianisme, sans doute par l’intermédiaire de Peter Thiel et Elon Musk, conseillers de Donald Trump respectivement lors de son premier et du début de son second mandat, mais aussi par le président argentin Javier Milei qui se revendique premier président libertarien, cette doctrine issue du libéralisme américain a déjà une longue histoire derrière elle. 

À l’origine, et avant même d’utiliser un nom spécifique pour se distinguer du libéralisme communément admis, le libertarianisme se veut un retour aux sources. Retour à l’apologie de la liberté et de l’individu, que ce soit au niveau économique mais aussi culturel. Faisant le constat que la crise de 1929 et la seconde guerre mondiale ont permis à l’Etat fédéral de renforcer son pouvoir, Friedrich Hayek et Ludwig Von Mises proposent  une relecture moderne et radicale du libéralisme classique. 

Leur travaux seront prolongés dans les années 60 et 70 par Murray Rothbard, Robert Nozick et Ayn Rand qui vont promouvoir l’individualisme autant dans le domaine économique et politique qu’au niveau éthique. Jugeant les républicains trop culturellement conservateurs et interventionnistes, ces nouveaux libertariens se sont alors rapprochés du parti démocrate dans les années 60 avant de prendre conscience de leur spécificité, devenant ainsi le troisième homme du bipartisme américain. L’impossibilité de maintenir un parti libertarien unifié tant les positions de part la disparité des positionnements idéologiques des membres du parti a stoppé leurs espoirs électoraux au début des années 80. Le libertarianisme change alors de stratégie et choisit avec succès de diffuser ses principes par l’intermédiaire de think tanks, essentiellement à l’intérieur du réseau Atlas qui regroupe 589 think tanks dans 103 pays.

Vers un “populisme de droite”

Le visage actuel du libertarianisme a peu de chose à voir avec cette naissance quelque peu turbulente et la chasse au wokisme assumée par Elon Musk est peu compatible avec une idéologie reprise par certains hippies au moment de la lutte contre la guerre du Vietnam (malgré un élitisme affiché par exemple chez les partisans de Ayn Rand dont les romans développent une éthique de l’individu beaucoup plus proche du nietzschéisme que des valeurs communautaires hippies). Ainsi, dans son étude sur l’idéologie de Javier Milei, Jérôme Perrier parle ainsi de “détournement populiste”. Pour comprendre ce retournement radical du libertarianisme, il faut revenir aux années 90 et au manifeste du paléo-libertarien Murray Rothbard pour un “populisme de droite” (manifeste disponible sur le site d’ Hervé de Quengo consacré aux textes fondateurs du libertarianisme). Ce manifeste part d’un constat glaçant: les précédents libertariens n’étaient que des utopistes qui pensaient qu’il suffisait de propager la bonne parole de leur église de la liberté pour convertir les élites. Telle une Rome décadente, la société américaine est dominée par “une coalition de politiciens et de bureaucrates associés à des élites financières et commerciales […] voire dominés par elles.” Il ne suffit donc pas de propager la bonne parole mais il faut aussi “dénoncer la corruption des élites dominantes”. Une fois ce constat effectué, Rothbard peut énoncer les principes du populisme de droite qui doit devenir l’unique stratégie des libertariens: 

“Un programme populiste de droite, dès lors, doit se concentrer sur deux aspects : démanteler les domaines-clefs de la domination par les hommes d’État et par les soi-disant élites, et libérer l’Américain moyen des manifestations les plus flagrantes et les plus oppressives de cette autorité.”

Les libertariens auront mis près de vingt ans pour adopter la stratégie du “populisme de droite”. Entre-temps, il devint un courant parmi d’autres du néolibéralisme du clan républicain mais la contestation de plus en plus forte d’une tradition soucieuse de forclore sa dimension oppressive dans les années 2010 a déclenché un retour de la question identitaire et une réaction du libertarianisme populiste. Épinglées sous le nom de wokisme et de cancel culture, ces contestations ont été un repoussoir qui a permis le développement du Tea Party et d’un libertarianisme conservateur.

La seconde vague du populisme

Confidentiel dans le paysage politique européen de la seconde moitié du XXème siècle, le populisme contemporain se développe à l’aube des années 2000. Le parti d’extrême droite autrichien FPÖ entre au gouvernement en 1999 après avoir obtenu 27% des voix aux élections. En France, le Front National accède pour la première fois au second tour de l’élection présidentielle de 2002 avec Jean-Marie Le Pen. Ce populisme se nourrit d’un ressentiment croissant face au modèle libéral et bureaucratique qui s’est peu à peu imposé dans les pays occidentaux.

Ce ressentiment ne permet cependant pas de comprendre l’évolution du populisme jusqu’à nos jours et il faut supposer l’émergence d’une seconde vague du populisme qui apparaît au milieu des années 2010 et qui franchit les portes du pouvoir avec la victoire de Donald Trump en 2016 et de Jair Bolsonaro au Brésil en 2018. Elle se distingue de la première vague parce qu’elle s’oppose non seulement à un modèle économique et politique mais plus largement à la modernité et aux élites politiques et intellectuelles qui en sont les représentants. Elle s’inscrit aussi dans le régime discursif déployé non seulement dans mais aussi par les réseaux sociaux. Une précédente étude nous a permis de dégager les trois pôles principaux de ce régime: le culte de l’immédiateté, le rejet de la verticalité et le recours à l’insulte, pôles qui s’opposent à la dimension procédurale, à la hiérarchie des normes et enfin à l’argumentation rationnelle qui sont au centre de la modernité. Ce cadre produit par les réseaux sociaux et dans lequel s’insèrent les interactions entre internautes ne doit pas être considéré comme la cause de l’émergence de cette seconde vague du populisme mais devient le “creuset” privilégié du discours populiste et son accélérateur. 

Le libertarianisme à l’ère des réseau sociaux

Le vrai tournant populiste des libertariens s’inscrit donc plus largement dans cette seconde vague du populisme. La volonté de Elon Musk d’influencer la politique européenne et de favoriser la victoire des partis populistes et son intervention en faveur d’Alternative fûr Deutschland (AfD), le parti d’extrême-droite allemand, dans la campagne électorale de l’hiver 2025 montrent définitivement que les libertariens assument leur populisme et la création du réseau Truth Social en 2022 par Donald Trump en réaction à la fermeture de son compte Twitter (bien que lui-même ne soit pas un libertarien) et le rachat de Twitter, devenu X, par Elon Musk en 2022 sont autant d’étapes vers cette stratégie. 

En réalité, les libertariens de la Silicon Valley se sont très vite intéressés à l’émergence d’un réseau numérique mondial et y ont vu une concrétisation de leur idéologie anti-étatique. Le World Wide Web, ce lieu sans frontière et dérégulé à ses origines, n’a pas attiré uniquement des utopistes héritiers des mouvements hippies. Ainsi, Peter Thiel, fondateur de Paypal et de Palantir mais aussi gourou du libertarianisme contemporain, développe un diagnostic glaçant de la modernité dans son texte L’éducation d’un libertarien, publié en 2009.  Il y développe l’idée d’une opposition croissante entre liberté et démocratie. La liberté du numérique qui l’a séduit n’est pas celle de membres d’une communauté démocratique, mais celle qui permet à l’homme supérieur de dominer, d’autant plus s’il appartient à la civilisation occidentale.

Cependant, homme de l’ombre, Peter Thiel n’adopte pas lui-même la stratégie du “populisme de droite” et laisse ses deux alliés, Elon Musk et Mark Zuckerberg, sur le terrain populiste. Elon Musk par son omniprésence sur sa plateforme X et son style percutant qui accentue le cadre discursif des réseaux sociaux propices au discours populiste et son appel au boycott , Mark Zuckerberg en enlevant toute modération concernant le fact-checking. Ces attaques en règle contre l’autorité de la science sont des éléments de la lutte contre ces élites intellectuelles décadentes. La différence de positionnement entre ces trois représentants du libertarianisme boosté au numérique montre clairement que son alliance avec le populisme répond bien à la stratégie initiale de Rothbard. Nul dévoiement du libertarianisme de droite et de son élitisme, nul accointance avec les valeurs populaires, le populisme de droite est une stratégie de circonstance pour déconstruire les défenses de l’État moderne.